Harcèlement sexuel sur mineure, Dr Dadié Paul Koffi: « L’auteur voit la victime comme une femme accomplie»

Dr Dadié,sociologue prévient sur les risques sociaux auxquels sont exposées les victimes de harcèlement sexuel non prises en charge convenablement (LMC)

    Il est sociologue, enseignant chercheur à l’Université Félix Houphouët Boigny/Abidjan, spécialiste des questions liées à l’environnement, des problématiques de l’éducation et de la sociologie du corps. Docteur Dadié Paul Koffi donne des pistes de solutions dans l’optique d’éradiquer les viols faits aux mineures.

       Les médias font de plus en plus cas de viol sur les petites filles. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

      Les caractéristiques qui désignent une fille de moins de 18 ans peuvent paraître problématiques. L’auteur d’un tel acte n’est pas forcément dans une position de viol d’une fille de moins de 18 ans. Il voit la fille sous l’angle d’une femme accomplie qui a toutes les capacités nécessaires de satisfaire ses désirs et ambition sexuelles. Ce qui nous emmène à nous interroger sur le statut de fille, de jeune fille de moins de 18 ans. Avec l’évolution des choses, une fille dont l’âge est compris entre 12 et 18 ans peut présenter les mêmes caractéristiques biologiques qu’une femme accomplie. Comme une femme mature présentant toutes les propriétés naturelles, sociales pour être vue comme une femme capable d’encaisser ou de répondre à un besoin sexuel. Il y a des jeunes filles de moins de 18 ans qui sont autant valables d’un point de vue sexuel que des femmes de plus de 18 ans.
On n’est plus de ce fait dans un cas d’enfant mais d’une fille vue comme une femme.

     Y a-t-il d’autres raisons ?

     Les raisons sont multiples. L’auteur peut avoir des antécédents psychiques qui créent un certain déséquilibre en lui et qui fait que son acte peut être expliqué par la psychanalyse comme un acte de dépendance sexuelle. D’un point de vue sociologique, un tel acte peut s’expliquer par la façon dont l’individu construit son rapport au corps, à la jeune fille, au sexe. L’une des raisons pourrait être de questionner les représentations associées à la femme/sexe.

     Quelles solutions proposez-vous pour éradiquer les viols ?

    Il faut revisiter les points de socialisation qui contiennent en eux-mêmes les mécanismes pour mieux comprendre à partir de quel moment, on peut ou ne pas considérer un tel acte comme une violence sexuelle. Tout revient à interroger l’évolution des mentalités dans notre société aussi bien chez les hommes, chez les femmes que chez les jeunes filles. A partir de ce moment, on va identifier un certain nombre d’indicateurs notamment le fait d’accéder à l’œil nu à des parties intimes. La dépravation des mœurs conduit, encourage d’une manière ou d’une autre et oriente la redéfinition de la position des hommes vis-à-vis du sexe, du corps. La solution c’est de travailler sur une réelle politique de sensibilisation, mais en même temps, une compréhension de certaines déviances telle que la façon dont les hommes redéfinissent leur rapport au sexe, à la façon dont les jeunes filles définissent leur rapport au corps, au sexe.

      Avez-vous déjà échangé avec des victimes ?

      Dans le cadre de mes activités scientifiques, j’ai travaillé sur des problématiques de violences sexuelles, à ces occasions, j’ai rencontré des jeunes filles victimes. Nous avons aussi travaillé sur la manière de participer ou de redéfinir leur processus de socialisation. C’est-à-dire comment les aider à dépasser cela et à s’inscrire résolument dans la façon dont elles conçoivent cet acte et continuer leur interaction au sein de leur structure sociale donnée.

     Quelles sont les actions concrètes à mener selon vous pour extirper ce phénomène de notre société ?

     Un travail qui intervient dans les structures microsociales. C’est-à-dire au niveau de chaque famille, des unités de consommation et des cellules familiales respectives. Il appartient à chacun d’être de plus en plus rigoureux sur les rapports entre jeune fille et homme, jeune fille et rapport au corps, de veiller à ce que certaines barrières ne soient pas franchies. Cela passe par des campagnes de sensibilisation et nous l’avons fait au deux plateau/Abidjan à chaque fois qu’il y a des réunions de quartier et d’association. J’aborde ces questions pour appeler les parents à plus de responsabilités. Les structures microsociales ont plus de responsabilités sur la question et je leur explique comment cela pourrai considérablement dépeindre sur les relations au sein d’une famille.

     Que doivent faire les parents après la prise en charge médicale ?

     La rééducation de la victime est une démarche dans laquelle on peut observer plusieurs étapes. La prise en charge médicale ne suffit pas puisque la jeune fille est au carrefour de plusieurs structures sociales, la famille, l’école mais aussi le monde médical. Après, l’éducation formelle à un rôle. Un véritable plan de resocialisation doit se faire dans l’établissement de la victime afin de faciliter sa reprise de confiance au sein de l’établissement, de la classe, de son groupe de travail. C’est aussi important de lui réserver une place de choix dans la famille. Après la prise en charge médicale et l’assistance à l’école, la famille doit jouer un rôle primordial, à savoir éviter de stigmatiser la jeune fille. L’aider à dépasser les séquelles tout doucement en lui accordant beaucoup plus d’importance.

  Quelles peuvent être les impacts à long terme sur la victime ?

  Au niveau affectif, la jeune fille est exposée à un manque de confiance en soi. Au niveau psychique, la peur, une zone d’incertitude et d’inconfort autour du rapport au sexe, aux hommes, au corps peut s’installer. Cela peut influencer son intégration au sein d’une structure sociale. Elle aura peur d’approcher les hommes, de se laisser découvrir…
     Elle peut être tentée de minimiser ses compétences et atouts dans une société. Certes, elle peut vivre durablement mais se sentir diminuer vis-à-vis des autres jeunes filles.
      A l’école et plus tard dans le monde du travail, il y a forcément un changement dans les attitudes d’une victime de viol. Les stigmates qui demeurent fortement présents dans son esprit, vont gouverner ses choix et sa manière de fonctionner. Au niveau familial elle aura du mal à s’ouvrir. Elle va être tentée de se redéfinir un espace social familial individuel. Elle mettra des frontières pour que plus personne n’y accède.

     Comment amortir le choc ?

      Je ne suis pas sûr qu’il puisse y avoir un impact zéro après avoir vécu de telles pratiques. On peut travailler sur la façon dont cette jeune fille peut dépasser ces difficultés et continuer de vivre. On peut faire en sorte de développer chez elle une capacité de résilience nécessaire pour faire face à un tel choc. Elle passe nécessairement par l’acceptation en famille, dans son milieu scolaire, professionnel. Mais surtout par le fait qu’on lui explique qu’elle doit pouvoir s’ouvrir pour développer d’autres perspectives capables de l’amener à dépasser définitivement le choc. La mise en place de l’ensemble de ces mécanismes peut l’amener à reprendre confiance et à développer une réelle capacité de résilience vis-à-vis d’un tel choc.

 

Réalisée par Marina Kouakou

Lemediacitoyen.com

 

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