Bénin/ Adjignon Natabou, la souveraine qui fait de la tradition un moteur de justice de genre (Portrait)

La reine Adjignon Natabou
La reine Adjignon Natabou est devenue une figure engagée pour les droits des femmes au Bénin.

À la tête de sa communauté depuis près de 17 ans, la reine Adjignon Natabou est devenue une figure engagée pour les droits des femmes au Bénin. Elle se bat pour l’autonomie des filles et la transmission de la mémoire féminine. Son accession au trône à Toviklin , alors qu’elle avait à peine 29 ans, n’a pourtant rien d’une évidence. Sa majesté raconte un parcours construit à force de patience, de tact et de conviction. Portrait.

Nous sommes en marge du forum social mondial 2026 à Cotonou. Notre délégation conjointe Ong Opinion Eclairée et Lemediacitoyen.com avons une opportunité. Celle de rencontrer la reine Adjignon Natabou. Cela tombe bien. La reine est à Cotonou. C’est donc à sa résidence qu’elle nous reçoit ce 6 août 2026. Pour raconter son histoire, elle se commémore un cocon familial bienveillant où le garçon et la fille étaient traités avec égalité.  

« Mon père m’a responsabilisé dès mon jeune âge. Je n’ai jamais su la différence entre un garçon et une femme. Mon père qui m’avait conditionné peut-être », confie-t-elle. Puis ajoute cette anecdote avec son père avant l’ultime séparation.  « Je me rappelle sa dernière phrase. Il me disait c’est dommage que tu sois une femme.  Je lui dis papa pourquoi tu dis cela.  Je ne savais pas qu’il allait partir.  Il me dit parce que tu vas te marier un jour, ton mari va t’empêcher de pouvoir » Et à la reine de commenter. « Moi, je ne savais qu’il partait donc il a regretté tout aspect que le mariage peut constituer un frein à tous ses efforts et ça je ne comprenais pas puisque je n’étais pas encore marié, j’étais toute jeune avant qu’il ne parte. C’est après que j’ai compris vraiment qu’être femme; la conscience féminine même, est déjà un désavantage d’abord et la société en rajoute ».

Pour la tenante du trône, les femmes sont vraiment à féliciter car c’est l’oracle qui vous désigne reine pour régner sur les vivants et sur les morts. Ce n’est ni une nomination, ni un poste politique ; c’est plutôt culturelle et cultuelle.

« J’ai refusé des cadeaux d’hommes pour ne pas perturber le trône… »

A entendre Sa Majesté, devenir reine alors qu’on est une jeune femme de moins de 30 ans n’a rien d’un long fleuve tranquille. Dans un univers traditionnel profondément marqué par le patriarcat, l’accession au trône d’Adjignon Natabou a immédiatement suscité des doutes et des interrogations. « J’ai vu des rois à qui d’autres offrent des voitures, beaucoup de dons sans problème, mais en tant que reine si quelqu’un t’offre quelque chose, c’est comme si vous avez quelque chose dans vos liens ou si un homme te fait un don par exemple à cause de ta position, tu ne peux pas savoir exactement ce qu’il a derrière la tête, donc j’ai dû refuser peut-être des offres juste pour ne pas perturber le trône, j’ai fait beaucoup de concession, beaucoup de sacrifice. », confie-t-elle.  La reine pense que peut-être que si elle était devenue reine   à 50 ans, voire 60 ans, elle n’aurait pas subi certaines situations.   « Mon jeune âge a beaucoup joué, cela m’a fatigué émotionnellement physiquement, mais aujourd’hui je pense que j’ai pu comprendre. Et cela m’aide aussi à comprendre beaucoup plus le challenge des femmes leaders. » 

Face aux regards sceptiques de ses pairs masculins, elle a dû déployer une stratégie politique fine, faite de tact et de convictions, pour asseoir sa légitimité sans renier ses valeurs.

La reine Adjignon Natabou
La reine Adjignon Natabou s’investit pour les droits des femmes et des filles

Aujourd’hui, le rapport de force a changé. Notre reine préside le réseau des rois du Couffo,  dans le sud-ouest du Bénin. Cette position de force prouve par les faits qu’une femme dispose de toutes les compétences nécessaires pour diriger, arbitrer et porter le développement de sa communauté.

Derrière le prestige de la couronne, la reine Adjignon Natabou pose un diagnostic lucide et systémique sur la condition des Béninoises. « Vous avez la chance d’avoir un environnement juridique favorable, c’est-à-dire une volonté politique qui a vraiment accompagné. D’accord, c’est vrai, c’est un début, c’est un grand pas comparativement à d’autres pays de la sous-région et tout. Mais sur le plan mémoriel, je pense que c’est parce que par exemple l’histoire des amazones  ne pouvait plus être effacée. Pour moi, ce n’est pas parce que c’est leur promotion et tout à l’international ou bien sur le plan national et tout c’est du fait qu’on ne pouvait pas effacer parce qu’elles ont contribué véritablement à cette guerre-là ».

Et de poursuivre : « Avant que les les colons ne viennent, il n’y avait pas l’écriture. La tradition était orale donc ce sont les colons eux-mêmes qui ont écrit l’histoire Et c’est à travers l’histoire qu’on a lu que les amazones du Dahomey avaient vraiment été les guerrières, ce sont elles qui étaient au front et qui ont permis aux armées de pouvoir affronter les colons, donc on ne pouvait pas les dépasser :  Cependant, sur le plan de la chefferie et de l’autorité traditionnelle et tout je pense que c’est le patriarcat toujours au bénin. »

Si les femmes sont le pilier invisible de la vie communautaire, de l’économie locale et de la transmission des traditions, elles demeurent cruellement exclues des cercles de décision.

La souveraine pointe du doigt une injustice flagrante qu’elle subit elle-même de plein fouet : la spoliation des biens et les barrières liées à l’héritage des filles. « Dans mon cas, je suis dans une communauté où la femme n’a pas droit à la parole, où la femme n’a pas le pouvoir, n’a pas droit à l’héritage.  Jusqu’aujourd’hui, je n’ai pas encore hérité des biens de mon père jusqu’après 17 ans parce que le jour où je vais hériter toutes les filles hériteront, il aura le déclic si jamais j’ai pu. Je parle des biens du patrimoine des biens  . Dans de nombreuses communautés, le droit coutumier continue de marginaliser économiquement les femmes. 

Éduquer les filles, transformer les garçons 

Pour la reine, le trône n’est pas une fin en soi, mais un outil de transformation sociale. À travers sa fondation, elle mène une action intersectionnelle ancrée vers l’avenir. «Après mon intronisation, j’ai créé une fondation, parce que la fondation, elle peut aller au-delà de ma personnalité. (…) en tant que première femme à régner dans cette communauté-là, si je ne fais pas attention, si je donne une impression de rébellion, cela risque de de tout bouleverser. J’y vais avec tact et aujourd’hui je pense que j’ai eu le temps, les hommes ont eu le temps d’être convaincus aujourd’hui qu’une femme peut comme un homme réfléchir, une femme peut diriger, une femme peut apporter à sa communauté »

Sa majesté transmet, à travers sa Fondation, la mémoire féminine, brise les tabous et outille les jeunes filles pour booster leur confiance en elles, leur accès à l’éducation et leur indépendance financière. Convaincue que le patriarcat s’auto-entretient, elle sensibilise activement les jeunes garçons aux principes de l’égalité des sexes pour déconstruire les privilèges masculins dès le plus jeune âge. 

« Je veux servir de couloir pour que demain les filles et les femmes de la communauté puissent avoir cette opportunité d’être comprises, acceptées et de contribuer aussi par leurs compétences. »  Dixit Reine Adjignon Natabou.

Après 17 ans de règne, son message est clair. Le genre ne doit plus jamais déterminer la place d’un être humain dans la société. Son parcours n’est plus une exception. Il devient la voie à suivre.

Christelle Guei, de retour de Cotonou

Lemediacitoyen.com

 

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