Viviane TATHI YENDE, militante féministe camerounaise: « Cette évolution de l’ordre mondial est inquiétante  » ( Interview exclusive)

Viviane TATHI YENDE, militante féministe camerounaise
Viviane TATHI YENDE, militante féministe camerounaise

    Viviane TATHI YENDE, militante féministe camerounaise est responsable des savoirs et connaissances du Réseau des jeunes féministes d’Afrique Centrale ( REJEFEMAC ). Elle est également la présidente du conseil d’administration de l’association Sourires de Femmes au Cameroun. Avec lemediacitoyen.com , elle décrypte l’ordre mondial actuel à l’aune des droits des femmes en Afrique. Interview!

Mme Viviane TATHI, en tant que lauréate de la bourse Gaëtan MOOTOO 2021 d’Amnesty International et alumni de la Mandela Washington Fellowship 2023 à l’Institut Presidential Precinct, Comment percevez-vous l’évolution de l’ordre mondial actuel et quelles en sont, selon vous, les implications pour la lutte pour les droits des femmes en Afrique ?

Pour moi, cette évolution de l’ordre mondial est inquiétante. Elle dénote un certain recul d’un cadre de respect mutuel et de civilité entre États, même lorsque les intérêts divergent, et laisse place à une banalisation des contre-valeurs que sont la domination et l’intimidation qui sont des méthodes privilégiées du patriarcat, qui deviennent des outils de communication dans les relations interétatiques. Cela fragilise les luttes de longue haleine que nous, femmes vivant en Afrique, menons pour la reconnaissance par nos États de l’indispensable besoin d’améliorer le cadre systémique dans lequel évoluent les femmes. Nos dirigeants, qui pour la plupart ont ratifié des conventions et traités internationaux pour améliorer les droits des femmes et des filles dans nos pays, le font souvent dans une approche globale, et très peu d’entre eux le font par conviction profonde sur le rôle des femmes africaines. C’est pourquoi ils n’hésiteront pas à jeter aux oubliettes les faibles acquis que nous avons en tant que femmes africaines, d’où mon inquiétude.

En quoi l’intersectionnalité joue-t-elle un rôle crucial dans la compréhension des défis auxquels les femmes africaines sont confrontées dans le contexte global actuel ?

L’intersectionnalité joue un rôle important car, très souvent, ce sont les cadres internationaux, à travers les ratifications de conventions et traités, qui ont permis d’amorcer des changements au niveau national dans les pays membres, afin de mettre en œuvre des mesures concrètes pour améliorer la vie des femmes et des filles africaines. Je pense notamment à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF)
et au Protocole de Maputo, qui sont aujourd’hui les fondements des plaidoyers portés par les mouvements féministes au niveau national en Afrique.

Ce cadre international n’est possible que grâce à une intersectionnalité qui reconnaît l’humanité des femmes, peu importe leur position géographique. Voir ce cadre s’effondrer aujourd’hui est une porte qui s’ouvre aux régimes patriarcaux et aux dictateurs, leur permettant d’effacer toutes les luttes menées par les femmes pour l’amélioration de leurs droits au fil des années.

Viviane TATHI YENDE, militante féministe camerounaise
Viviane TATHI YENDE, militante féministe camerounaise

Quelles politiques , décisions des institutions internationales ou choix géopolitiques considérez-vous comme ayant un impact positif ou négatif sur les droits des femmes en Afrique ?

Parmi les politiques et décisions des institutions internationales positives, je citerai la CEDEF, le Protocole de Maputo, la résolution 1325, etc., qui ont structuré la lutte pour les droits des femmes au niveau mondial, permettant aux femmes d’avoir la légitimité nécessaire pour investir des espaces et demander la révision des lois nationales. On peut également mentionner la diplomatie féministe internationale de plusieurs pays, comme la France, l’Allemagne et le Canada, qui s’est déployée pour outiller les femmes afin qu’elles accèdent aux espaces de décision.

Cependant, nous avons également subi des politiques négatives, notamment avec l’arrivée de Donald Trump à la présidence des États-Unis, un pays puissant. Ce changement brusque de positionnement politique a profondément attaqué les droits des femmes et a trouvé un écho en Afrique auprès de dirigeants qui peinent déjà à respecter les engagements qu’ils ont pris depuis des décennies au niveau international avec l’ONU ou l’Union Africaine.

La diplomatie féministe est-elle menacée ?

Oui, la diplomatie féministe est menacée. Par “menacée”, j’entends un repli nationaliste qui pourrait dévoyer cette diplomatie de son essence de sororité et d’intersectionnalité, avec un risque de remise à l’ordre du jour des dynamiques de pouvoir inégales et exploitantes, même au sein de cette diplomatie féministe.

Comment les crises mondiales impactent-elles les droits des femmes en Afrique, et quelles leçons pouvons-nous en tirer pour l’avenir ?

Les crises mondiales impactent les droits des femmes en Afrique de plusieurs manières. Elles déstabilisent un cadre établi qui remet en question les fondations de luttes ardemment menées, laissant les acquis encore fragiles. Cela donne ainsi aux dirigeants politiques et aux mouvements anti-droits, déjà peu sensibles aux questions féministes, l’opportunité de relâcher leurs engagements ou de rétrograder sur les acquis obtenus. Ces crises affectent également la mobilisation des ressources nécessaires à la capacitation et au soutien des mouvements féministes en Afrique, menaçant ainsi leur pérennité et augmentant le risque d’effacement de la lutte féministe. Cela souligne la nécessité d’indépendance des mouvements féministes africains et l’importance de pérenniser des cadres au niveau régional et national pour contourner les obstacles et maintenir un cadre pertinent aligné sur des valeurs féministes de manière collective.

Quelle est votre vision pour l’avenir des droits des femmes en Afrique dans un monde en constante évolution, et comment pensez-vous que les féministes peuvent influencer cette trajectoire ?

Ma vision pour l’avenir des droits des femmes en Afrique repose sur l’indépendance et un financement participatif du mouvement féministe africain. Il est crucial qu’en tant qu’Africaines, nous prenions conscience de la fragilité du cadre actuel sur lequel nous nous reposons pour porter nos luttes. Il est donc nécessaire de s’engager résolument dans un changement radical de ce cadre, afin de mettre en place des bases solides à l’abri de toute dépendance étatique et d’être tournées vers des mobilisations collectives.

Quel rôle les mouvements féministes africains pourraient-ils jouer dans la redéfinition de l’ordre mondial et dans la promotion des droits des femmes à l’échelle locale et internationale ?

Les mouvements féministes africains peuvent jouer un rôle clé dans la redéfinition de l’ordre mondial en établissant des cadres de déploiement et de mobilisation qui résistent aux injonctions étatiques, étant totalement affranchis de la domination masculine. Ils peuvent également s’inspirer des valeurs de sororité et d’intersectionnalité qui forgent nos luttes pour développer des stratégies qui défient les valeurs patriarcales des régimes politiques de nos pays et repensent les relations interétatiques avec une perspective féministe.

Interview réalisée par Nesmon De Laure
Lemediacitoyen.com

#mediatisonslesvoixfeministes

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Femmes en politique et système patriarcal/ par Anne-Nadege ASSAHON,  Doctorante Chercheure en Genre et Féminisme 

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