À Abidjan, la charge mentale et le silence détruisent des vies dans l’indifférence générale. Rencontre avec Eva Amegboh pour un état des lieux sans tabou sur la santé mentale des femmes en Côte d’Ivoire, les barrières financières aux soins et les clés indispensables pour réapprendre à dire « non ».
Eva Amegboh, fondatrice du Helenam Knowledge Center est reconnue dans les milieux militants ivoiriens pour son engagement en faveur de la santé mentale. Elle organise des cercles de parole. Et dresse le pont avec les professionnel.le.s .
Pour commencer simplement, quand on dit « santé mentale des femmes » ici à Abidjan, dans nos quartiers, de quoi parle-t-on vraiment au quotidien ? Ce n’est pas juste « être folle », n’est-ce pas ?
Absolument pas. La santé mentale ne se résume pas à la maladie mentale. Elle concerne aussi notre capacité à faire face aux difficultés de la vie, à gérer le stress et à préserver notre bien-être.
À Abidjan, nous parlons de cette femme qui se lève à 5 heures, prépare les enfants, part travailler, rentre faire les courses et s’occupe encore de toute la maison. Elle pense aux besoins de son conjoint, de ses enfants et de ses parents, tout en devant continuer à sourire.
Nous parlons également des femmes confrontées aux violences, au harcèlement, aux difficultés économiques, aux deuils ou aux traumatismes. Parfois, leur souffrance reste invisible. Elles travaillent, sourient et prennent soin de tout le monde, alors qu’intérieurement, elles sont épuisées.
La santé mentale, c’est aussi prendre soin de ce qui ne se voit pas.
Sur le terrain, qui sont les femmes que vous recevez ? Qu’est-ce qu’elles vous disent en premier quand elles poussent la porte ? Est-ce qu’elles disent « je suis malade » ou plutôt « je suis fatiguée » ?
Elles ne commencent pas nécessairement par dire qu’elles sont malades. Elles disent plutôt : « Je suis fatiguée », « Je n’en peux plus », « Je ne dors plus », « Je réfléchis trop » ou « J’ai simplement besoin que quelqu’un m’écoute ».
Derrière ces mots, il peut y avoir une violence, un deuil, une pression familiale, des difficultés professionnelles ou une accumulation de problèmes. C’est pourquoi l’écoute est essentielle. Mais il faut aussi rester prudent : la fatigue et les troubles du sommeil peuvent avoir des causes psychologiques ou physiques.
Mon travail m’amène à être au contact de femmes confrontées aux violences et à leurs conséquences. Nous privilégions une approche de protection et d’orientation, en collaboration avec des professionnels de la santé mentale lorsque cela est nécessaire.
« Lorsqu’une femme dit « Je n’en peux plus », « Je suis un poids pour tout le monde » ou évoque le désir de disparaître, il ne faut jamais banaliser ses paroles. Il faut l’écouter, rester auprès d’elle et chercher rapidement une aide adaptée. »
Si une sœur, une amie, une collègue nous lit, quels sont les 3 signaux d’alerte qu’elle ne doit jamais ignorer chez elle ou chez une proche ?
Je retiendrais trois grands signaux. Le premier est un changement durable de comportement : l’isolement, une tristesse persistante, une forte anxiété ou la perte d’intérêt pour des activités autrefois appréciées.
Le deuxième concerne les manifestations physiques : fatigue persistante, troubles du sommeil, difficultés de concentration ou sensation constante d’être sous pression. Ces symptômes peuvent avoir plusieurs causes et nécessitent parfois une évaluation médicale.
Enfin, il y a la perte d’espoir. Lorsqu’une femme dit « Je n’en peux plus », « Je suis un poids pour tout le monde » ou évoque le désir de disparaître, il ne faut jamais banaliser ses paroles. Il faut l’écouter, rester auprès d’elle et chercher rapidement une aide adaptée.
Parlons de cette « charge mentale » dont on parle beaucoup. Pour une femme ivoirienne qui se lève à 5 heures, gère les enfants, le marché, le travail, le mari, la belle-famille… comment cela se manifeste-t-il dans sa tête et dans son corps ?
La charge mentale, c’est parfois avoir une deuxième journée qui commence alors que la première n’est même pas terminée.
Une femme peut être au travail tout en pensant aux enfants, au repas, aux factures, aux courses ou à la santé d’un parent. Même lorsqu’elle est assise, mentalement, elle continue de travailler.
À la longue, cette accumulation peut contribuer à la fatigue, à l’irritabilité, aux troubles du sommeil, à l’anxiété et à l’épuisement.
J’aimerais rappeler something simple : une femme n’est pas une infrastructure. Elle peut être forte sans devoir tout porter seule. Elle a, elle aussi, besoin de repos, de soutien et d’espace pour prendre soin d’elle.
Pourquoi tant de femmes attendent-elles d’être au bout du rouleau, au bord de craquer, avant de demander de l’aide ? Quelle est cette peur ou cette honte de dire « je ne vais pas bien » ?
Parce qu’on apprenait encore aux femmes à être fortes plutôt qu’à reconnaître leurs propres limites. On leur dit : « Pense à tes enfants », « Préserve ton foyer », « Tu es la maman ». Elles finissent parfois par croire que demander de l’aide signifie qu’elles ont échoué.
Il y a aussi la peur du jugement : « Qu’est-ce que les gens vont dire ? », « Ma famille va avoir honte », « Mon mari va dire que je raconte notre vie ».
Nous devons changer cette perception. Demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse. C’est parfois un acte de protection envers soi-même.
Est-ce qu’on peut vraiment soigner une femme qui va mal sans parler des violences qu’elle a vécues ? Je pense aux gifles à la maison, au harcèlement au bureau, aux remarques sur son corps…
Lorsqu’une violence est présente ou a été vécue, elle doit pouvoir être prise en compte dans l’accompagnement. Les violences peuvent avoir des conséquences importantes sur la santé mentale.
Une femme qui vit dans la peur à la maison ne traverse pas simplement une période de stress. Une victime de harcèlement au travail ne devrait pas avoir à apprendre uniquement à mieux gérer ses émotions pendant que les comportements violents continuent.
L’approche centrée sur la survivante est essentielle : écouter, croire, protéger, respecter ses choix et son rythme, puis l’orienter vers les services appropriés. Surtout, il ne faut jamais lui faire porter la responsabilité de ce qu’elle a subi.
« Nous devons sortir de l’idée selon laquelle souffrir signifie manquer de foi, être faible ou être victime d’un sort. Sinon, à la souffrance s’ajoute la culpabilité. La spiritualité peut accompagner un parcours de guérison, mais elle ne devrait jamais empêcher une femme de chercher des soins. »
Ici en Côte d’Ivoire, quand une femme dit « je déprime », qu’est-ce que son entourage lui répond ? On lui dit « va prier », « c’est un sort », « sois forte, c’est toi la maman » ? Quel est le poids de la famille et de la religion ?
Il faut être nuancé. La foi peut être une formidable source de soutien, d’espérance et de résilience. Le problème n’est donc pas la prière, mais le fait qu’elle devienne parfois la seule réponse proposée à une souffrance qui nécessite une aide professionnelle.
Une femme peut prier et consulter un psychologue. Elle peut avoir la foi et avoir besoin d’un accompagnement psychiatrique. Elle peut aimer sa famille tout en ayant besoin de poser des limites.
Nous devons sortir de l’idée selon laquelle souffrir signifie manquer de foi, être faible ou être victime d’un sort. Sinon, à la souffrance s’ajoute la culpabilité. La spiritualité peut accompagner un parcours de guérison, mais elle ne devrait jamais empêcher une femme de chercher des soins.
Se soigner coûte combien à Abidjan ? Une consultation psy, est-ce accessible pour une femme qui vend au marché à Adjamé ou est-ce un luxe de femme riche ?
Pour beaucoup de femmes, l’accès aux consultations psychologiques reste difficile financièrement. Une consultation peut coûter autour de 30 000 francs CFA, voire davantage selon le professionnel et le type d’accompagnement. Pour une femme aux revenus modestes, qui doit déjà assumer les dépenses du foyer, ce montant peut être hors de portée.
Face à cette réalité, nous avons notamment mis en place des groupes de parole gratuits. Ils permettent aux personnes qui en ressentent le besoin de trouver un espace bienveillant, de s’exprimer à leur rythme et de comprendre qu’elles ne sont pas seules.
Lorsqu’une personne souhaite un accompagnement individuel, nous pouvons l’orienter vers un professionnel. Grâce à un partenariat avec un cabinet, une consultation habituellement facturée 30 000 francs CFA peut, par exemple, être proposée à 15 000 francs, avec des tarifs encore plus réduits dans certaines situations, selon les modalités convenues.
Il faut développer davantage les groupes de parole, les dispositifs communautaires et les partenariats permettant de réduire le coût des soins. La santé mentale ne devrait pas être un luxe réservé aux femmes qui ont les moyens de payer pour parler de ce qu’elles vivent.
Si une femme qui nous lit en ce moment même est en train de pleurer dans sa cuisine parce qu’elle s’est reconnue, qu’est-ce que vous lui dites de faire dès demain matin ?
Je lui dirais d’abord de prendre un instant pour respirer et de se regarder avec davantage de douceur. Peut-être qu’elle a l’impression que tout est désordonné dans sa vie et qu’elle ne sait plus par où commencer.
Demain matin, avant de repartir dans cette course où elle doit prendre soin de tout le monde, qu’elle essaie de prendre quelques minutes pour elle. Si elle va mal, qu’elle en parle à une personne de confiance. Et si elle sent qu’elle a besoin d’un accompagnement, qu’elle demande de l’aide.
Parfois, le premier pas vers la guérison n’est pas de résoudre toute sa vie. C’est simplement de reconnaître qu’elle mérite, elle aussi, d’être prise en soin.
J’aimerais rappeler à toutes les femmes ceci : « Votre vie n’a pas besoin d’être parfaite pour avoir de la valeur. Et vous n’avez pas besoin d’être parfaite pour être aimée. »
C’est quoi pour vous une femme ivoirienne en bonne santé mentale ?
C’est une femme qui sait dire non à ce qui la détruit, mais qui accepte aussi qu’elle ne peut pas tout contrôler. Elle s’autorise à demander de l’aide, à se reposer, à recommencer et à prendre soin d’elle sans culpabiliser.
Être en bonne santé mentale, ce n’est pas avoir une vie parfaite. C’est pouvoir traverser les imprévus de la vie sans perdre complètement le lien avec soi-même.
Quels contacts ou structures pouvez-vous recommander aujourd’hui à Abidjan pour les femmes qui n’ont pas les moyens ?
Il existe plusieurs portes d’entrée. Pour les situations de violences basées sur le genre, le numéro vert 1308 est indiqué comme dispositif d’écoute et d’orientation. Pour une détresse psychologique ou une urgence en santé mentale, il est important de se rapprocher des services de santé et des dispositifs d’urgence disponibles.
Je peux également citer des initiatives et associations telles que Psytrotter, Save Your Mind, le Centre d’écoute pour elles de LeadAfricaines et Akwaba Mousso. Dans notre propre travail, nous essayons aussi de faciliter l’accès aux groupes de parole gratuits et de mettre les femmes en relation avec des professionnels lorsque cela est nécessaire.
Le plus important est de ne pas attendre d’être au bout du rouleau pour demander de l’aide. Une femme ne devrait jamais avoir à affronter seule sa souffrance simplement parce qu’elle n’a pas les moyens de se faire accompagner.
Interview réalisée par Christelle Guéi
lemediacitoyen.com
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