Dépossession foncière en Afrique de l’Ouest, les féministes contre-attaquent

De retour de Yopougon

Les discussions issues du laboratoire de réflexion féministe d’Assinie en Côte d’Ivoire, tenu courant septembre 2026 mettent en lumière une dépossession foncière systémique en Afrique de l’Ouest. Cette dépossession affecte particulièrement l’autonomie des femmes et des communautés rurales. Face à cette emprise de l’agrobusiness, de l’extractivisme et du patriarcat, les militantes préconisent des modèles alternatifs fondés sur la souveraineté économique et l’agroécologie. 

 

Qui détient réellement la terre en Afrique de l’Ouest ? Derrière les discours officiels sur le développement agricole et l’attractivité des investissements se cache une réalité plus sombre. Celle d’une dépossession systémique qui frappe de plein fouet les communautés rurales, et plus particulièrement les femmes et les filles. Du 14 au 17 septembre 2026, un laboratoire de réflexion, réuni à Assinie a disséqué les rouages de cette économie politique patriarcale et néocoloniale, tout en posant les jalons d’un contrôle collectif et féministe des ressources productives. 

Les visages de la dépossession

La dépossession ne se résume pas à l’expulsion physique d’une communauté de son espace de vie. Les analyses partagées à Assinie révèlent quatre dimensions interconnectées qui neutralisent l’autonomie des femmes et des minorités.

 L’on note la dépossession foncière physique et pratique. C’est le cas de l’accaparement brutal des terres par les multinationales de l’agrobusiness comme les monocultures de palmier à huile ou encore l’orpaillage destructeur. En Côte d’Ivoire, les dynamiques extractivistes détruisent les tissus locaux, allant jusqu’à l’emprisonnement des chefs de famille et aux violences physiques contre les paysannes. 

 La dépossession économique n’est pas en marge.  Même lorsque les femmes conservent un accès à la terre, elles subissent une perte de contrôle. Elles ne peuvent pas choisir librement leurs cultures. Elles se voient souvent contraintes de privilégier les cultures de rente imposées. Et les revenus générés finissent par leur échapper. 

La troisième catégorie est la dépossession politique. Autrement dit, c’est l’exclusion quasi-totale des instances de décision. En raison de l’analphabétisme fonctionnel, des documents de concession sont parfois modifiés après signature, écartant les véritables actrices et acteurs du sol au profit d’élites locales ou étatiques.

Vient ensuite la dépossession environnementale. Elle se manifeste par la dégradation irréversible des sols et la pollution des eaux par l’extractivisme. Ce fardeau climatique prive les communautés de leur souveraineté alimentaire et aggrave la vulnérabilité des leaders et travailleuses rituelles, premières utilisatrices des ressources naturelles. 

 L’alliance État, capital, patriarcat, un autre défi

Le constat est sans appel. Les régimes fonciers actuels, souvent hérités de la colonisation où l’État s’autoproclame propriétaire ultime du sol, facilitent la captation par les industries. Sous prétexte de « grands travaux d’utilité publique » ou de projets d’aménagement, les populations sont éjectées. Au Bénin, par exemple, des communautés ont été expropriées pour des projets qui se sont avérés non viables, posant la question cruciale de la rétrocession des terres. 

De plus, les « traditions-prétextes » et le droit coutumier sont manipulés pour maintenir les femmes dans l’insécurité. Au Ghana, les pratiques de veuvage contraignent parfois les conjointes survivantes à prouver qu’elles ne sont pas responsables de la mort de leur mari pour espérer conserver un droit d’usage, sous peine d’être stigmatisées comme « sorcières ». 

Lorsque les femmes osent revendiquer ou résister, les mécanismes de représailles sociales sont féroces. Il faut énumérer l’isolement, l’exclusion communautaire et maintien du stéréotype voulant que la terre accordée à une femme soit un « cadeau » et non un droit inaliénable. Cette vulnérabilité pousse de nombreuses travailleuses vers l’exode rural, le chômage, l’emploi ultra-précaire, voire l’exploitation sexuelle et même la sextorsion pour survivre. À l’échelle macroéconomique, cette rupture des repères humains et identitaires alimente les drames migratoires en Méditerranée. 

Quand les coutumes et les alternatives locales montrent la voie

Toutefois, les participantes du laboratoire d’Assinie ont insisté sur un point capital selon lequel les coutumes ne sont pas intrinsèquement anti-femmes. Historiquement, certaines reconnaissent la dimension spirituelle et nourricière de la terre, où les femmes âgées sont les gardiennes des rituels et des mannes des ancêtres. Il s’agit donc de transformer les normes sociales en s’appuyant sur les aspects protecteurs de la tradition tout en combattant ses dérives patriarcales. 

Des modèles de réussite ouest-africains prouvent que le changement est possible. Un exemple malien montre que dans certaines zones sécurisées, des parcelles ont été formellement remises à des groupements de femmes et de jeunes. Plus fort encore, des réformes interdisent désormais à toute personne siégeant comme juge de trancher un conflit foncier sans un procès-verbal de règlement impliquant directement les femmes dans la gouvernance. 

En Côte d’Ivoire, la stratégie du Centre ODAS a fonctionné à Guitry.  Grâce à la formation et au plaidoyer auprès des communautés et des chefferies coutumières, des collectifs de femmes ont réussi à sécuriser des certificats fonciers. Cette victoire a permis de restructurer l’économie locale autour du marché de Guitry plutôt que de dépendre des réseaux d’intermédiaires de Divo. 

Inclure les veuves, les femmes et les filles en situation de handicap et celles issues de l’immigration

 Pour les mouvements sociaux, à l’image de la Convergence Globale des Luttes pour la Terre et l’Eau en Afrique de l’Ouest et autres, la souveraineté économique des femmes signifie choisir librement leurs activités et négocier leurs choix économiques.

 Construire un modèle alternatif exige donc des ruptures claires. Il s’agit par exemple, d’une gouvernance inclusive et transparente. Les réunions foncières doivent être annoncées à temps, les contrats traduits de manière transparente pour les personnes analphabètes, et les institutions publiques doivent faire preuve de redevabilité. 

Il est aussi temps d’inclure les plus marginalisées. La sécurisation foncière doit écouter la voix des veuves, des jeunes femmes vivant avec un handicap et des femmes issues de l’immigration. Pour rendre leur participation politique réelle, les communautés doivent réorganiser la répartition des tâches ménagères et proposer des solutions de garde d’enfants lors des assemblées. 

Par ailleurs, les militantes et organisations féministes et féminines devront être intégrées en amont par les pouvoirs publics dans les pays de la région. Ces femmes ne doivent plus être appelées pour « valider » des projets ficelés, mais plutôt pour participer dès la formulation, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques agricoles. 

A Assinie, les féministes d’Afrique de l’Ouest ont questionné les intrants. En effet, la souveraineté ne s’arrête pas au sol. Elle impose de requestionner la dépendance aux intrants chimiques industriels pour aller vers des modèles agroécologiques contrôlés collectivement. 

En un mot, ce qui se joue autour de la terre en Afrique de l’Ouest dépasse la simple question agricole. C’est une lutte pour l’identité, la spiritualité, la stabilité des communautés et la dignité humaine. Face à la voracité de l’extractivisme et des élites complices, l’économie politique féministe n’est pas une utopie. Elle est la condition sine qua non pour préserver la vie et rebâtir une véritable souveraineté continentale. 

De Laure Nesmon PIE

Participante au laboratoire féministe

d’Afrique de l’Ouest

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