Raconter son vécu, dénoncer une injustice, dire « moi aussi ». La parole des femmes déconstruites peut transformer une expérience individuelle en un combat collectif. Mais dans un espace public marqué par les rapports de pouvoir, prendre la parole en 2026 reste encore un acte courageux.
En Côte d’Ivoire, l’humour sert souvent de miroir aux réalités sociales. Et le phénomène de « la chemise du repos » ne fait pas exception. Si le motif de ce pagne devenu viral fin août-début septembre 2026 a d’abord fait sourire, il a surtout déclenché une prise de parole féministe, bien décidée à redéfinir les contours du consentement. C’est là toute la puissance du récit féministe. Celle de transformer une tendance éphémère ou une expérience individuelle en un débat politique d’intérêt public.
Pour Docteure Kardiatou Tarpaka, chercheuse féministe en DSSR (Droits et Santé Sexuels et Reproductifs), c’est toute la force du récit féministe : rendre visibles des réalités longtemps considérées comme privées ou « normales ». Violences, discriminations, inégalités au travail ou dans la famille deviennent alors des questions politiques.
« Dire «cela m’est arrivé» permet parfois à des milliers d’autres femmes de reconnaître leur propre expérience et de dire à leur tour : “moi aussi” », explique-t-elle.
Mais cette parole n’est pas toujours accueillie de la même manière que celle des hommes. Une femme qui s’exprime avec assurance peut être jugée arrogante ou agressive, là où un homme sera davantage perçu comme affirmé ou leader. Sur les réseaux sociaux, les féministes sont aussi confrontées aux insultes, au cyberharcèlement et aux tentatives de décrédibilisation.
Tenin Traoré, militante féministe en témoigne. Ses prises de parole sont, dit-elle, « un peu des trois » : soutenues, incomprises et remises en cause. Certaines femmes lui écrivent pour lui dire : « C’est exactement ce que je vis, mais je n’arrivais pas à le dire. » D’autres s’arrêtent au seul mot « féministe », avec l’idée qu’elle exagère ou cherche la provocation.
Les débats sur le consentement illustrent cette difficulté. Lorsque des féministes rappellent qu’être en couple ne retire pas à une femme le droit de dire non, le débat peut rapidement se déplacer de la réalité vécue vers la personne qui ose la nommer.
Pour Catherine Dah, le récit féministe permet aussi de comprendre que les droits dont bénéficient les femmes aujourd’hui sont le résultat de luttes menées par celles qui les ont précédées. Une vidéo TikTok l’a notamment amenée à réfléchir à une époque où les femmes avaient beaucoup moins de droits et d’autonomie.
« Des femmes ont lutté pour qu’on ait le droit à la parole aujourd’hui et pour qu’on soit libres de choisir », souligne-t-elle.
Fulgence N’guessan, jeune citoyen ivoirien engagé pour le developpement, lui, rappelle un principe simple. Une femme a le même droit que tout être humain de dénoncer ce qui lui paraît injuste. Pour lui, lorsqu’une femme parle d’égalité, un homme ne devrait pas être surpris. «Elle a, elle aussi, droit à l’équité», insiste-t-il.
Mais pour Docteure Kardiatou Tarpaka, la parole seule ne suffit pas. Pour produire un changement durable, la parole devra « s’appuyer sur des mobilisations collectives, des données, des organisations, des médias, des juristes et des institutions capables de transformer les revendications en actions et en politiques publiques».
Et même lorsqu’une loi évolue, les mentalités peuvent rester en retard.
Tenin Traoré sait qu’une phrase peut être sortie de son contexte, qu’une publication peut provoquer des insultes et qu’une parole féministe peut exposer à une violence particulière.
« Quand je prends la parole, je pense à celles qui n’ont pas encore l’espace, la sécurité ou la force de le faire. C’est pour elles que je choisis mes mots. Et c’est aussi pour elles que je refuse de me taire. »
Une voix peut en réveiller une autre. Une expérience individuelle peut devenir une revendication collective. Et lorsqu’elles prennent la parole, les femmes ne racontent pas seulement leur histoire. Elles contribuent aussi à changer celle de la société.
Christelle Guéi
Lemediacitoyen.com
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