Pollution électronique et impact sur la biodiversité aquatique à Abidjan

Bord lagunaire de la Casse des D3E et des véhicules en fin de vies de Marcory Anoumabo – photo prise par MCK - LeMédiaCitoyen.com

À Abidjan, des milliers de tonnes de déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) échouent via les eaux de ruissellement ou par rejet direct dans la lagune Ébrié. Les substances toxiques contenues dans ces déchets électroniques contaminent silencieusement la faune et la flore aquatiques et remontent jusqu’à l’assiette des Abidjanais. À l’occasion de la Journée mondiale de la biodiversité ce 22 mai 2026, un constat alarmant appelle à une prise de conscience et à une mobilisation collective.

 

La Côte d’Ivoire, l’un des principaux producteurs et récepteurs de déchets électroniques en Afrique de l’Ouest

La scène se répète chaque jour dans les rues d’Abidjan. Un ferrailleur sillonne les quartiers à bord de son tricycle surchargé de téléviseurs éventrés, de réfrigérateurs démantelés et de sacs de piles usagées. D’autant qu’une télécommande défectueuse, un vieux téléphone, un ordinateur non fonctionnel rejoignent machinalement la poubelle. Ces gestes anodins participent pourtant à alimenter une crise environnementale silencieuse dont la lagune Ébrié est la première victime.

En effet, la production annuelle de déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) est évaluée entre 15 000 et 21 600 tonnes en Côte d’Ivoire, selon le projet uPOPCI (Gestion rationnelle des polluants organiques persistants (POP) et des Diphényl Ethers poly Bromé (PBDE) issus des déchets industriels en Côte d’Ivoire), mis en œuvre par le ministère de l’environnement et de la transition écologique. D’autres acteurs du secteur avancent des volumes plus élevés, allant jusqu’à 30 000 tonnes annuelles. Ces chiffres qui font de la Côte d’Ivoire l’un des principaux pays producteurs de déchets électroniques en Afrique.

 « Nous n’avons toujours pas les infrastructures nécessaires pour les gérer », confie Évariste Aohoui, directeur de E-Waste CI, une entreprise spécialisée dans le recyclage des déchets électroniques. Ajoutant que « le secteur informel gère encore plus de 95 % des D3E au niveau national ».

 

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Bord lagunaire de la Casse des D3E et des véhicules en fin de vies de Marcory Anoumabo – photo prise par MCK – Le Média Citoyen

Le cimetière lagunaire des composants toxiques

Au cœur de la commune de Marcory (Abidjan), le quartier d’Anoumabo abrite le principal site de réception et de démantèlement des DEEE. Cet espace, situé à quelques mètres seulement de la lagune Ébrié, concentre d’un millier d’acteurs informels de cette filière (collecteurs, démonteurs, revendeurs de composants, récupérateurs de métaux),.

Ces derniers récupèrent les équipements tels que les réfrigérateurs, climatiseurs, ordinateurs, écrans et leurs composants valorisables (cuivre, aluminium, zinc, cartes électroniques) sont revendus. Les résidus comme les plastiques contaminés, câbles, écrans brisés, etc. sont abandonnés dans l’environnement ou rejetés dans la lagune.

« Pendant plus d’une décennie, les acteurs de la casse ont pris l’habitude de rejeter dans la lagune Ébrié toutes les fractions sans valeur commerciale. Quand on plonge aujourd’hui à l’intérieur de cette lagune, c’est un véritable cimetière de déchets électroniques », déclare Évariste Aohoui.

Les eaux de ruissellement lessivent les zones de stockage et acheminent des lixiviats chargés de métaux lourds vers la lagune. « Ces déchets se retrouvent dans la lagune d’Abidjan, devenue réceptrice naturelle des pollutions urbaines », confirme Dr Kouamé N’guessan Ange Corneille, coordonnateur du projet uPOPCI.

 

Bioaccumulation : de la lagune à l’assiette

Les équipements électroniques contiennent des substances hautement toxiques : plomb, mercure, cadmium, retardateurs de flamme bromés et polychlorobiphényles (PCB). Les impacts sont déjà visibles : coloration verdâtre ou brune de la lagune, baisse des captures des pêcheurs d’Adiopodoumé et mortalités en masse de poissons régulièrement observées sur la lagune Ébrié.

 Dr Gogbé Zéré Marius, hydrobiologiste, précise l’ampleur des dégâts sur les écosystèmes : « Les espèces sensibles vont disparaître de la zone d’Abidjan ; soit elles quittent le milieu si elles le peuvent, soit elles meurent. Il aura donc une modification importante de l’équilibre des écosystèmes par la diminution du nombre des espèces et la prolifération des espèces tolérantes. »

Il souligne également les répercussions économiques : baisse des rendements de la pêche et problème de sécurité alimentaire à cause de l’insuffisance de poissons sur les marchés.

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Une fois dans le milieu aquatique, ces substances s’accumulent selon le mécanisme bien documenté de la bioaccumulation. « Les poissons, les crabes, tous les organismes vivants dans la lagune absorbent ces métaux lourds. La concentration augmente à chaque échelon de la chaîne alimentaire. Au bout du compte, c’est l’être humain qui mange ce poisson qui ingère les métaux lourds accumulés », avertit Évariste Aohoui.

Un risque sanitaire silencieux

La contamination touche également les cultures maraichères irriguées avec l’eau lagunaire, tomates, choux et salades, montrant que la pollution électronique contamine un écosystème bien plus vaste que la seule zone d’Anoumabo.

Dr Doré Samuca, médecin généraliste, dresse un tableau clinique préoccupant : cette exposition chronique peut provoquer des atteintes neurologiques (troubles de mémoire, baisse des capacités cognitives, maux de tête), des maladies rénales et hépatiques, des perturbations hormonales et reproductives, des problèmes cardiovasculaires ainsi qu’un risque accru de cancers : « Chez les femmes enceintes et les enfants, les métaux lourds sont particulièrement dangereux car ils peuvent affecter le développement du cerveau, entraîner des malformations ou des retards cognitifs ».

Des solutions, une mobilisation encore insuffisante

Des actions sont aussi réalisées sur le terrain. Le projet uPOPCI mène des formations auprès des acteurs des casses et organise des campagnes de sensibilisation. Des centres de démantèlement sont en cours de construction à Ébimpé pour un traitement aux normes des déchets collectés.

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Des systèmes de collecte spécialisée commencent à émerger : des bornes de dépôt de DEEE ont été installées par E-Waste CI dans certains supermarchés abidjanais, permettant aux ménages de se défaire de leurs petits appareils usagés.

L’hydrobiologiste Gogbé Zéré Marius recommande en outre un suivi scientifique régulier des milieux aquatiques et la construction de stations de traitement des eaux usées avant tout rejet en milieu naturel. « Les déchets électroniques mal gérés finissent toujours dans notre assiette. Que ce soit le ménage, le secteur privé ou l’État, chacun a un rôle à jouer. Le seul moyen de prévenir les risques sanitaires, c’est d’assurer que les déchets que nous produisons sont gérés de façon écologiquement rationnelle », conclut Évariste Aohoui.

En tout cas, un cadre légal existe : le décret n° 2017-217 du 5 avril 2017 portant gestion écologiquement rationnelle des DEEE préconise leur traitement dans des centres agréés de collecte et de recyclage et interdit leur abandon ou combustion à l’air libre ou leur déversement dans les plans d’eau. « Le cadre légal constitue une base, mais il faut des actions supplémentaires : surveillance réelle, contrôle, incitations fiscales pour les entreprises vertueuses », fait-il observer. 

La lagune Ébrié, poumon bleu d’une métropole de plus de six millions d’habitants, attend encore que les promesses du décret de 2017 se traduisent en actes, au moment où la transition numérique entraine la production de déchets électroniques à rythme accéléré. En attendant, chaque téléphone jeté, chaque télécommande abandonnée, chaque ordinateur défectueux, ou tout objet électronique usager rejeté et qui atterrit dans la lagune ajoute une goutte toxique de plus dans un écosystème qui, lui, ne dispose d’aucun droit de veto.

Cet article est réalisé dans le cadre du Projet Afri’kibaaru 2, porté CFI Médias, à l’occasion de la couverture de la Journée mondiale de la Biodiversité.

 

Marie-Carmela Koffi

Lemédiacitoyen.com

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