La professeure Aimée-Danielle LEZOU KOFFI est enseignante-chercheure à l’Université Félix Houphouët-Boigny. Elle est aussi linguiste et spécialiste d’Analyse du discours, une discipline qui s’intéresse, entre autres, à la façon dont les représentations sociales sont exprimées dans/par les discours. Récemment, elle a soutenu son mémoire sur le thème : « LA DIPLOMATIE FÉMINISTE : LEVIER D’INCLUSION SOCIALE ET D’INTÉGRATION RÉGIONALE DANS L’ESPACE DE L’UNION AFRICAINE ». Elle s’est exprimée sur les enjeux de la diplomatie féministe sur les politiques publiques en Afrique. Interview !
Professeure, pourriez-vous nous parler brièvement du lien de vos travaux avec le féminisme ?
Comme beaucoup de femmes africaines ou non, je me suis souvent sentie interpellée par la situation des femmes et des filles. J’avais conscience des difficultés voire des inégalités de genre dans le milieu professionnel ou ailleurs. Je savais également qu’il fallait travailler à les résorber. Pourtant, je n’ai pu me résoudre à me rallier au féminisme parce que je désapprouvais les stratégies de certaines organisations féministes, les trouvant agressives et souvent excessives. En même temps, au fond de moi, je savais que certaines évidences d’aujourd’hui comme le fait de détenir un passeport, d’avoir un compte bancaire à mon nom, de poursuivre des études supérieures étaient des acquis de luttes féministes. Voulant comprendre les résistances et les discours antiféministes, j’ai suivi des formations sur la problématique genre, j’ai lu, je me suis documentée, j’ai milité au haut niveau, en tant que Présidente Afrique, dans une association féminine (AFIP AFRIK) et enfin, j’ai fait du féminisme, un objet d’étude et de recherche. J’ai ainsi publié quelques articles qui retracent mes réflexions sur l’identité de la femme africaine, sur les représentations du féminisme, sur des phénomènes féministes à l’instar du hashtag #VraieFemme Africaine. Et dernièrement, au mois d’octobre 2025, j’ai sorti aux éditions MASSAYA, une Anthologie des féminismes du sud. Parcours, résistances et aspirations de femmes universitaires africaines (2025) qui rassemble des témoignages de 14 femmes auxquelles nous avons adjoint un homme, sociologue afin d’être édifiées sur la masculinité positive.
Qu’est-ce qui vous a motivée à choisir le sujet de la diplomatie féministe en Afrique pour votre mémoire ?
Je cherchais un sujet de mémoire à la fois innovant et proche de mon profil. J’avais opté, dans un premier temps, pour la diplomatie scientifique. Et puis, au hasard de recherches en ligne, j’ai découvert un article qui traitait de diplomatie féministe. J’ai cherché à en savoir plus et j’ai compris que le concept répondait à mes critères : il était innovant et proche de mes questionnements féministes. La première politique de diplomatie féministe a été adoptée en 2014, par la Suède. Le concept a été peu exploré de façon globale et surtout en contexte africain et j’ai répondu au défi.
Comment définissez-vous la diplomatie féministe ? Quelles en sont les principales caractéristiques ?
La diplomatie féministe est une approche de politique étrangère qui a été initiée en 2014 par la Ministre des affaires étrangères de Suède d’alors, Margot Walström. C’est une politique qui place l’égalité de genre et l’émancipation des femmes au cœur de ses actions extérieures d’un État. Elle vise à transformer les relations internationales en intégrant explicitement l’égalité de genre comme principe, objectif et méthode. Elle est fondée sur les droits humains surtout ceux des femmes et des filles et tente de corriger les asymétries liées au genre (les violences basées sur le genre, la justice économique, l’accès à l’éducation, la santé reproductive, l’autonomisation financière en les posant comme priorités géopolitiques.
Pourquoi est-il important d’étudier la diplomatie féministe spécifiquement dans le contexte africain ?
Dans le cadre de mon mémoire, je n’ai pas fait qu’étudier la diplomatie féministe dans le contexte africain. Je l’ai abordé comme levier d’intégration régionale et d’inclusion sociale dans l’espace de l’Union africaine. Mais pour répondre à votre question, honnêtement, j’étais dans une dynamique prospective. Je suis certaine que bientôt, les États africains adopteront, à tour de rôle et de façon formelle, des politiques de diplomatie féministe. Bien souvent, dans ces circonstances, des modèles d’ailleurs sont transposés dans une Afrique qui a des structures sociales spécifiques, des traditions politiques variées et des rapports de genre plus complexes. L’on pourrait se retrouver à prendre en charge des priorités qui ne sont pas les nôtres. J’ai voulu anticiper, attirer l’attention sur cette réalité et inviter à une réflexion sur la question. Nous, Africains, devrons l’adapter et réfléchir aux innovations africaines susceptibles d’enrichir la diplomatie féministe mondiale
Quelle méthodologie avez-vous utilisée pour votre recherche ? Avez-vous mené des études de cas, des interviews, ou analysé des documents ?
Pour la recherche, j’ai utilisé la méthode qualitative de type exploratoire et centrée sur l’analyse documentaire. Les interviews étaient prévues mais le temps a joué contre moi. Pour les études de cas, vous me donnez des idées pour la suite. J’ai procédé à des analyses comparatives et thématiques pour identifier les spécificités des neuf pays retenus de même que les points de convergences.
Quelles sources principales avez-vous mobilisées pour la réalisation de votre mémoire ?
J’ai sélectionné un corpus diversifié et représentatif des discours, des politiques et des pratiques autour de la diplomatie féministe dans le contexte africain. Ce corpus était composé de documents institutionnels, par exemple, les textes produits par l’Union africaine (l’Agenda 2063, la stratégie Genre 2018–2028, les rapports de la Commission, les déclarations officielles…), les documents de stratégie genre de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Rwanda et du Royaume du Maroc ; des publications académiques et scientifiques ; des documents issus de la société civile (Communiqués, plaidoyers, manifestes, rapports d’activité ou d’impact émanant d’organisations féministes africaines, de coalitions régionales ou de réseaux transnationaux) et enfin, les documents des politiques de diplomatie féministe de la Suède, du Canada, de la France, de l’Allemagne et du Mexique.
Quels défis avez-vous rencontrés lors de la collecte de données sur ce sujet ?
Je n’ai pas rencontré de défis majeurs. Le concept étant récent, il est largement documenté sur internet. Les documents de politiques de diplomatie féministe et les stratégies genre des pays sont également accessibles par le même canal.
Quels sont les principaux résultats ou conclusions de votre mémoire ?
L’analyse croisée des documents relatifs à la diplomatie féministe hors Afrique et des politiques genres des quatre pays africains choisis met en évidence à la fois des points de convergence et des différences structurelles, révélant la diversité des trajectoires et des priorités en matière d’égalité femme-homme. Les deux contextes partagent un socle commun fondé sur l’égalité des droits, la participation des femmes, la lutte contre les discriminations et les violences, et la nécessité d’une intégration transversale du genre (gender mainstreaming) dans les politiques publiques. Les diplomaties féministes hors d’Afrique (Suède, Canada, France, Allemagne, Mexique) et les stratégies africaines (UA, Rwanda, Maroc, Sénégal, Côte d’Ivoire) promeuvent l’idée que l’égalité de genre n’est pas seulement une question de justice sociale, mais également un levier de transformation et de développement durable.
Cependant, hors d’Afrique (Suède, Canada, France, Allemagne, Mexique) la diplomatie féministe est conçue comme un instrument de politique étrangère et de soft power normatif, cherchant à projeter des valeurs universelles de droits humains, à promouvoir la parité et l’égalité institutionnelle dans les relations internationales. Les enjeux sont liés à la cohérence entre valeurs internes et action extérieure, à la légitimité internationale et au multilatéralisme. En Afrique les politiques genres sont avant tout des outils de développement et de résilience, ancrés dans les réalités économiques et sociales des pays.
Avez-vous identifié des exemples concrets de diplomatie féministe en Afrique ? Si oui, pouvez-vous en partager quelques-uns ?
Si, par exemple concrets, vous sous-entendez l’élaboration et l’adoption de politique de diplomatie féministe, je n’en ai pas identifié, du moins pas dans les pays dont j’ai étudié les politiques (Côte d’Ivoire, Sénégal, Rwanda, Royaume du Maroc).
Comment la diplomatie féministe se manifeste-t-elle en Côte d’Ivoire, et quels sont les exemples pertinents que vous avez observés dans le pays ?
A partir du moment où la Côte d’Ivoire n’a pas adopté, officiellement, une politique de diplomatie féministe, la réponse doit être nuancée. Comme les autres pays africains qui ont servi de terrains d’étude, elle développe des pratiques diplomatiques sensibles au genre. La Côte d’Ivoire a, en effet, mis en place, plusieurs outils notamment les axes genre des programmes nationaux de développement (PND), le Programme National d’Autonomisation des Femmes, le Compendium des compétences féminines (COCOFCI), la stratégie nationale genre. Elle a également ratifié de nombreux instruments internationaux et est engagée dans des projets d’entrepreneuriat féminin, dans le financement de programmes d’éducation des filles, dans des partenariats contre les violences basées sur le genre et bien d’autres thématiques centrales de la diplomatie féministe. Ces engagements même s’ils ne sont pas labellisés « féminisme et/ou diplomatie féministe », projettent la sensibilité genre du pays à l’extérieur.
Quelles sont les principaux obstacles et opportunités pour la promotion de la diplomatie féministe en Côte d’Ivoire, notamment en ce qui concerne les institutions politiques et la société civile ?
De ce que je peux percevoir de loin, malgré des progrès notables que l’on observe, en termes d’obstacles, je pourrais citer pêle-mêle, des institutions encore très masculinisées, une culture diplomatique traditionnelle et donc hiérarchique et patriarcale, des financements insuffisants et fortement dépendants des bailleurs internationaux et une mauvaise compréhension du féminisme et de la diplomatie féministe.
Pour ce qui concerne les opportunités pour la promotion de la diplomatie féministe en Côte d’Ivoire, les engagements internationaux solides peuvent servir de leviers diplomatiques puissants, la société civile féminine extrêmement dynamique effectue la veille. L’on constate également une montée en visibilité du leadership féminin et enfin, un intérêt croissant des jeunes générations pour l’égalité de genre et l’inclusion sociale.
Selon vous, quel impact la diplomatie féministe peut-elle avoir sur les politiques publiques en Afrique ?
La diplomatie féministe vise surtout les politiques étrangères. Elle peut être un levier puissant à plusieurs niveaux notamment permettre aux États de reconsidérer leurs priorités et d’harmoniser les cadres institutionnels et législatifs avec les normes internationales. La diplomatie féministe pourrait également permettre d’intégrer systématiquement le genre dans les programmes nationaux, aussi d’améliorer les participation politique et diplomatique des femmes et de renforcer l’implication de la société civile.
En somme, la diplomatie féministe en défendant les problématiques féministes à l’extérieur devra, logiquement mettre de l’ordre à ce qui est mis en œuvre au niveau national.
Comment percevez-vous la montée des discours antiféministes sur les réseaux sociaux, et quels impacts peuvent-ils avoir sur les politiques d’inclusion sociale en Afrique ?
Lors de la 4 -ème conférence interministérielle de diplomatie féministe, les 22 et 23 octobre 2025, les participants ont souligné une régression dans la défense des droits de femmes. Selon eux, lors des négociations, les diplomates ont beaucoup de mal à préserver les acquis en matière d’égalité. Les discours antiféministes sur les réseaux sociaux ou ailleurs confirment cette observation de régression.
Pour moi, ces réactions viennent d’une méconnaissance du féminisme et de la diffusion de représentations axiologiques négatives sur les féministes qui sont décrites comme des personnes frustrées et hystériques. Sur les réseaux sociaux, la question est souvent abordée dans le cadre des relations conjugales ou amoureuses. Or, ce type de relations relève de la sphère privée. Les partenaires décident librement d’une relation hiérarchisée ou égalitaire. Et si d’aventure le type de relation était imposée, celui parmi eux qui se sentirait mal à l’aise a toute la latitude d’y mettre fin. L’égalité de genre n’est pas limitée aux relations de couples. Non. L’égalité de genre met le doigt sur des droits humains, des droits citoyens. Il faut donc de la sensibilisation et une approche pédagogique pour que l’on passe à un autre niveau parce que ces résistances maintiennent les débats à un niveau conceptuel. Or, les besoins sont réels. Heureusement, les actions gouvernementales évoluent dans le bon sens, des lois continuent de protéger et de promouvoir les femmes et les actions sur les réseaux sociaux numériques leur font un écho puissant.
Quelles recommandations feriez-vous aux décideurs politiques pour intégrer la perspective féministe dans la diplomatie ?
Pour intégrer la perspective féministe dans la diplomatie, ma première recommandation aux décideurs politiques serait d’aider à dédramatiser le concept de féminisme dans nos pays. Une piste serait de l’intégrer de façon explicite dans les programmes scolaires afin que la peur disparaisse et que les batailles conceptuelles prennent fin.
Ma deuxième recommandation serait d’institutionnaliser l’égalité de genre dans la politique étrangère en adoptant une stratégie de diplomatie féministe avec des objectifs clairs et des engagements sectoriels.
Ma troisième recommandation serait de renforcer la présence des femmes dans les instances diplomatiques.
Ma quatrième recommandation touche au nerf de la guerre, le financement. L’on pourrait, par exemple, (1) commencer par définir des lignes budgétaires spécifiques ; (2) financer les programmes des associations féminines/féministes ; (3) imposer la budgétisation sensible au genre dans les projets de coopération et enfin, (4) garantir la cohérence entre action extérieure et politique interne.
Comment voyez-vous l’évolution de la diplomatie féministe en Afrique dans les années à venir ?
Dans les années à venir, la diplomatie féministe en Afrique devrait connaître une implémentation progressive, caractérisée par une institutionnalisation accrue, une influence renforcée de la société civile, et l’émergence d’approches africaines originales, enracinées dans les réalités politiques et sociales du continent.
Quels sont, selon vous, les enjeux majeurs auxquels la diplomatie féministe devra faire face dans le futur ?
Les enjeux futurs de la diplomatie féministe ne changeront pas fondamentalement de ceux d’aujourd’hui. Il faudra que l’égalité de genre lutte contre les récupérations politiques, l’influence des conservatismes, le manque de ressource. Elle continuera de résister aux structures patriarcales et sera confrontée à la nécessité d’adapter cette approche aux nouveaux défis géopolitiques et sociaux (climat, environnement, numérique, intelligence artificielle…).
Y a-t-il des aspects de votre recherche que vous aimeriez approfondir ou explorer davantage ?
Le mémoire m’a permis de commencer un projet qui me tenait à cœur. J’ai le projet d’une monographie sur le féminisme en Afrique mais dans un format particulier que vous découvrirez au moment opportun. Dans la foulée du mémoire et de l’Anthologie des féminismes du sud, je voudrais passer à une phase opérationnelle et élaborer des documents de politique de diplomatie féministe à l’attention des décideurs et de l UA.
Comment les jeunes chercheuses et chercheurs peuvent-ils s’engager dans ce domaine de recherche ?
Je ne sais pas si la question concerne la diplomatie féministe ou le féminisme. Dans les deux cas, il leur faudra, quelle que soit la discipline, être intéressée par cette problématique. Puis, le genre et/ou le féminisme étant transversaux, il leur faudra se renseigner sur les débats en cours. Pour ce qui concerne la diplomatie féministe, il faudra passer par une formation en diplomatie et relations internationales. Pour ce qui me concerne, j’ai suivi le parcours Diplomatie, Protocole et Relations internationales (DPRI) au CAMPC.
Avez-vous un message ou une réflexion finale que vous aimeriez partager avec nos lecteurs et lectrices sur la diplomatie féministe en Afrique ?
Je me suis intéressée à la diplomatie féministe parce que, selon moi, elle est une nécessité stratégique. Il est important que les femmes soient présentes aux tables de discussions et de négociations en tant qu’actrices visibles et actives des dynamiques politiques en Afrique. Il faudrait donc leur donner toute la légitimité avec des places officielles et durables pour négocier, organiser, stabiliser, reconstruire et relier. Dans ce contexte, la diplomatie féministe est un outil susceptible de renforcer la paix, la justice sociale, la croissance et la crédibilité internationale des États africains.
Interview réalisée par Axelle Bomo
Lemediacitoyen

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