Women Deliver 2026 : les féministes d’Afrique de l’Ouest appellent à transformer les résistances en victoires durables

Luttes et résistances des féministes d'Afrique de l'Ouest
Panel sur les luttes et résistances des féministes d'Afrique de l'Ouest à Women Deliver 2026

    De la mise en œuvre du Protocole de Maputo à la lutte contre les violences gynécologiques et obstétricales, en passant par la réhabilitation de l’histoire des femmes africaines et la défense des survivantes de violences basées sur le genre, les intervenantes du panel « Luttes et résistances des féministes en Afrique de l’Ouest », organisé le 28 Avril 2026 lors de la conférence mondiale Women Deliver 2026 à Melbourne,  ont dressé un état des lieux sans concession des combats féministes dans la région. Face à un public international, des militantes venues du Sénégal, de la Côte d’Ivoire et de la Guinée ont partagé leurs expériences, leurs victoires, mais aussi les nombreux obstacles qui continuent de freiner l’avancée des droits des femmes.

Photo de famille des panélistes et de la modératrice à la fin du panel

Le Protocole de Maputo : un texte ratifié mais insuffisamment appliqué

    Pour la juriste et militante sénégalaise Amy Sakho, Juriste et directrice programme Afrique de l’ONG LIBERA, engagée depuis plus d’une décennie dans la promotion des droits sexuels et reproductifs, le principal défi n’est plus la ratification du Protocole de Maputo mais son application effective. Selon elle, avec 45 ratifications sur 55 États membres de l’Union africaine, le texte constitue aujourd’hui une référence juridique majeure pour les droits des femmes sur le continent. Pourtant, de nombreux gouvernements tardent à le traduire dans leurs législations nationales.

« Lorsque les États ratifient un traité, ils s’engagent à le respecter. Ne pas appliquer le Protocole de Maputo revient, dans bien des cas, à violer leur propre Constitution », a-t-elle affirmé.

La militante pointe notamment le manque de volonté politique et l’instrumentalisation des arguments religieux ou socioculturels pour justifier l’inaction des États. Face à cette situation, son organisation Libera mise sur le contentieux stratégique. Des procédures sont actuellement engagées au Sénégal, au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire afin d’obtenir des décisions de justice susceptibles de faire évoluer les lois et les politiques publiques.

Parmi les dossiers évoqués figure celui d’une fillette sénégalaise de neuf ans victime de viol et contrainte de poursuivre une grossesse faute d’accès à un avortement légal. Pour Amy Sakho, ces affaires doivent permettre de démontrer concrètement les conséquences humaines de la non-application du Protocole de Maputo.

Amy Sakho, Juriste, féministe et directrice programme Afrique de l’ONG LIBERA

Déconstruire le « mémoricide » des femmes africaines

    Présidente de l’ONG Opinion Éclairée et première journaliste ivoirienne à s’être publiquement revendiquée féministe, De Laure Nesmon a centré son intervention sur la question des récits historiques. Elle a dénoncé ce qu’elle qualifie de « mémoricide » des femmes africaines, estimant que l’histoire de leurs contributions politiques, sociales et économiques a été largement effacée des mémoires collectives.

« On nous dit souvent que le féminisme n’est pas africain. Pourtant, nos mères et nos grand-mères ont toujours occupé l’espace public, exercé des responsabilités et résisté aux systèmes d’oppression », a-t-elle rappelé.

Selon elle, la colonisation a profondément transformé les structures sociales africaines en marginalisant les femmes qui occupaient autrefois des fonctions de pouvoir, notamment en tant que cheffes de village ou reines mères.

À travers les actions de son organisation, De Laure Nesmon plaide pour la restitution de la mémoire des femmes africaines. Elle appelle les États, les institutions régionales et les anciennes puissances coloniales à intégrer cette dimension dans les politiques de restitution du patrimoine africain.

Parmi ses propositions figurent la création de musées dédiés à l’histoire des femmes africaines, le renforcement de la documentation historique et une plus grande visibilité des voix féministes dans les médias.

De Laure Nesmon, Journaliste Féministe, Présidente de l’ONG Opinion Eclairée

Elle est formelle : « Nous ne voulons pas seulement médiatiser des voix féminines. Nous voulons médiatiser des voix féministes, des voix qui dérangent et qui remettent en question les inégalités ».

Les violences gynécologiques, une réalité encore largement invisibilisée

    Médecin spécialiste en santé publique et responsable de programme à Equipop, la Sénégalaise Dre Ndeye Babou Khadi a attiré l’attention sur un sujet encore peu débattu en Afrique de l’Ouest : les violences gynécologiques et obstétricales. Elle les définit comme l’ensemble des violences subies par les femmes dans leur parcours de soins en santé sexuelle et reproductive, qu’elles soient liées aux comportements du personnel médical ou à l’organisation même des systèmes de santé. Pour la spécialiste, ces violences s’inscrivent dans un héritage historique marqué par le contrôle du corps des femmes et des logiques patriarcales profondément ancrées dans les institutions médicales.

    Les résultats d’une étude menée au Sénégal sont particulièrement préoccupants. Selon ses données, trois femmes sur dix déclarent avoir subi des violences gynécologiques ou obstétricales. Plus alarmant encore, huit femmes sur dix affirment avoir subi des examens gynécologiques sans information préalable ni consentement éclairé. À travers plusieurs témoignages recueillis dans les établissements de santé, la chercheuse a illustré les humiliations, la perte de dignité et le sentiment d’impuissance vécus par de nombreuses patientes.

    Pour elle, il est essentiel de reconnaître ces pratiques comme des violences à part entière et de les inscrire dans les politiques de lutte contre les violences basées sur le genre.

En Guinée, le féminisme face aux attaques et aux stigmatisations

    La militante guinéenne Oumou Hawa Diallo a quant à elle partagé un témoignage personnel sur les violences sexuelles qui ont marqué son engagement. Son militantisme est né après avoir observé l’injustice subie par une jeune fille victime de viol, contrainte d’abandonner ses études après une grossesse, tandis que son agresseur ne purgeait qu’une courte peine de prison. Depuis 2019, elle dirige une organisation féministe engagée sur les questions de mutilations génitales féminines, de leadership féminin et de santé sexuelle et reproductive. Mais son engagement s’accompagne de nombreuses attaques.

« Les féministes sont souvent présentées comme des femmes frustrées ou rejetées par les hommes. Ces stigmatisations sont lourdes à porter », a-t-elle confié.

Selon elle, les militantes guinéennes évoluent dans un environnement particulièrement difficile où les défenseures des droits des femmes sont régulièrement confrontées à des résistances institutionnelles et sociales.

Oumou Hawa Diallo, militante féministe Guinéenne

Une même ambition : faire entendre les voix des femmes

Malgré la diversité des combats présentés, un fil conducteur a traversé l’ensemble des échanges : la nécessité de transformer les résistances en leviers de changement. Qu’il s’agisse de faire appliquer les instruments juridiques existants, de rendre visibles les violences encore ignorées, de réhabiliter la mémoire des femmes africaines ou de protéger les militantes, les intervenantes ont rappelé que les avancées obtenues sont le fruit d’années de mobilisation collective.

À Melbourne, les féministes ouest-africaines ont ainsi réaffirmé leur détermination à poursuivre leurs luttes, convaincues que l’égalité ne pourra être atteinte sans justice, sans mémoire et sans la pleine reconnaissance des droits des femmes.

Delores Pie

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envoyée spéciale à Melbourne,

Lemediacitoyen.com

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