Dossier /Précarité menstruelle, tabous…Quand les règles dérèglent les femmes

    Méconnue, la précarité menstruelle touche de nombreuses femmes, dans le monde. Que ce soit en zone rurale ou en zone urbaine, certaines démunies n’ont pas les moyens de s’acheter des protections périodiques quand elles ont leurs règles. La Côte d’Ivoire n’est pas en reste.  À côté de cette réalité,  la question des menstruations de la jeune fille demeure un sujet tabou.

   Charlène L. a vécu gêne et précarité menstruelle. « Lors de mes premières menstrues à l’âge de 13 ans, je n’ai eu aucun accompagnement (…) J’avais des difficultés pour avoir accès aux serviettes hygiéniques. J’en parlais uniquement avec des copines de mon âge. L’une d’entre elle m’a conseillé d’utiliser des morceaux de pagne comme protection.  J’utilisais donc des morceaux de pagne déchirés que je lavais ensuite», raconte-t-elle.

      En effet, pour de nombreuses adolescentes et femmes, parler de menstrues fait honte. En Côte d’Ivoire,  la question des menstrues de la femme reste un tabou. Dans un pays où le taux de pauvreté estimé en 2015 était de 46,3% et le seuil de pauvreté se situait à 737 FCFA/jour, selon un rapport de l’Institut National de Statistiques, il est de plus en plus difficile pour une jeune fille de s’acheter des serviettes hygiéniques dont le coût minimum est de 500 FCFA si elle n’a pas le soutien des parents. De même pour certains parents démunis, cela reste un luxe qu’ils ne peuvent offrir à leurs enfants.

     L’expérience de  Diane T, 12 ans élève en classe de 6e le démontre. « J’étais en classe de CM2 l’année scolaire 2018-2019 lorsqu’un jour m’apprêtant pour l’école, je constate ma robe tâchée de sang. J’informe maman qui tout de suite me donne un morceau de pagne comme protection », se souvient-elle. Diane ne « trouve pas commode de devoir utiliser puis laver ces morceaux de pagne » durant les périodes de menstrues.

     Et sa mère, rapporte Diane, « dit ne pas pouvoir acheter les serviettes vendues en boutique, et qu’ils sont hors de prix pour elle ». « J’économise parfois l’argent de mon déjeuner pour m’acheter des serviettes hygiéniques qui coûte 500 FCFA le paquet. Je me sens mieux avec ces protections plutôt qu’avec le morceau de pagne qui est inconfortable et qui peut tomber à tout moment », explique la jeune fille.

Dossier précarité menstruelle

        La précarité menstruelle se définit comme le manque d’accès aux protections menstruelles, pour des femmes n’ayant pas les moyens d’en acheter, ou pas suffisamment. Tout comme dans le monde où plus de 500 millions de femmes sont touchés menstruelle, la Côte d’Ivoire n’est pas épargnée. «Quand on sait qu’il est difficile à de nombreux ménages de joindre les 2 bouts, acheter des serviettes hygiéniques dont le bas de gamme coûte 500 FCFA en Côte d’Ivoire est un luxe. Le prix du kilogramme de riz étant de 500 FCFA le choix entre acheter de quoi manger et des serviettes périodiques est vite fait », confirme Emilie Tapé, une auteure et blogueuse engagée contre le tabou et la précarité menstruelle.

Un tabou entretenu par des préjugés religieux ou culturels

     Diane T. a parfois « extrêmement mal lors des menstrues ». « Je suis obligé de prendre des antalgiques. C’est difficile dans les périodes où il y a cours car il m’est arrivé de manquer les cours et de ne pas pouvoir me justifier auprès des professeurs. D’abord comment parler de menstrues à son professeur c’est trop gênant surtout si c’est un homme », relève-t-elle.

      En fait, le tabou des menstrues part sur la base d’idées reçues ou des écritures, ou encore de certaines cultures dans lesquelles on enseigne par exemple que les règles c’est l’impureté. C’est ce que souligne Émilie Tapé. Elle milite pour que la femme s’approprie son corps.  « Déjà, il y a à la base un tabou autour du sexe de la femme, il y a un tabou autour du vagin, il y a un tabou autour de la sexualité de la femme et puisque les règles font partir de l’appareil génital, du fonctionnement de la sexualité de la femme, il y a un tabou autour des règles de la jeune fille ivoirienne ou  vivant en Côte d’Ivoire et de la femme en général », avance-t-elle.

      Il y a aussi, poursuit-elle, cette idée que le vagin de la femme est sale, donc tout ce qui en sort est sale. Un préjugé qui contribue à alimenter ce tabou selon elle.

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      « Dans les sociétés africaines, une femme est considérée comme  impure, sale ou souillée quand elle fait ses menstrues », explique le sociologue Alain Diby. Dans certains groupes ethniques, même en Côte d’Ivoire comme ailleurs en Afrique, une jeune fille qui fait ses menstrues est encore soumise à des formes de restrictions sociales. « Elle est contrainte à ce qu’on appelle l’exil menstruel c’est-à-dire qu’elle est isolée de la maisonnée. Elle ne prend pas part aux tâches ménagères pendant ce temps jusqu’à ce que ses menstrues prennent fin. La jeune fille ou la femme pour cette situation est mise à l’écart. C’est le cas notamment des sociétés soumises à la religion musulmane», révèle-t-il.

       Au niveau structurel, la venue des premières menstruations a souvent été à la base des barrières sociales comme celui entravant à la réussite de certaines jeunes filles dans leurs études. N’ayant jamais été éduquées sur ce phénomène physiologique, les jeunes filles sont généralement livrées à elles-mêmes et par loccasion prises de panique et de honte au regard d’autrui de savoir qu’elles font leurs menstrues.

       » Pour la première fois et le reste du temps, c’est la gêne totale, pis l’isolement. Des fois quand vous vous laissez surprendre en public, vous pouvez être aussi l’objet de railleries de la part des jeunes hommes et même de vos amies filles. Au début, c’est juste un temps qu’on arrête les cours mais après quand ça devient récurrent alors les rapports sociaux s’effritent. Au lieu d’en parler, le sujet devient tabou, on devient démotivé et on arrête complètement les études parce qu’on a peur », analyse-t-il.

Vers une reconnaissance de droits liés aux menstrues ?

      Emilie Tapé milite pour « que les femmes s’approprient leur corps et cela passe forcément par les menstruations. Je veux que les femmes puissent se reposer lors de menstruations douloureuses. Je souhaite que ça soit considéré comme une maladie, comme un handicap passagé parce qu’il y a des femmes qui ne peuvent pas se tenir assise à plus forte raison debout pour aller au travail. Pour certaines femmes, c’est vraiment la catastrophe parce que ça prend plusieurs jours. Je souhaiterais que les serviettes périodiques soient gratuites pour les femmes démunies ».

        Même son de cloche pour Mme Irad Gbazalé, enseignante et présidente de l’ONG femme en action. Pour elle, «ces serviettes restent coûteuses pour certaines femmes n’ayant pas les moyens. Si les gouvernants ont la possibilité de les offrir gratuitement à des filles dans le besoin ça résoudrait ce problème. À mon niveau lors des campagnes, j’offre ces serviettes aux filles ».

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   Elle a en effet lancé le programme  »Top filles » avec une section dénommée  »A la découverte de mes premières menstrues ».

    C’est un programme adressé aux filles de 8 à 14 ans. « Je rassemble les filles dans une salle et je leur parle des premières menstrues, de tout ce que ça implique. Je le fais avec des filles scolarisées tout comme avec celles qui ne le sont pas. J’associe à ces rencontres les parents pour pouvoir briser le tabou», décrit-elle. « C’est dans les imaginaires sociaux que s’installent le refus de la société à reconnaitre que le phénomène physiologique des menstrues est humain et normal, alors c’est dans les imaginaires sociaux qu’il faille commencer l’éducation ».

    Par ailleurs, le gouvernement doit accompagner ce processus éducationnel afin que la jeune fille ou la femme soit intégrée dans la société en dépit de l’apparition de ses menstrues. Il faut alors prolonger ses séances de cours aussi bien au primaire qu’au secondaire, en milieu rural qu’urbain mais aussi dans les espaces religieux (églises, mosquées) où la pression sociale aux respects des normes religieuses est plus forte que partout.

     Florence Tanoh, la Directrice Genre et Equité du Ministère de la femme de la famille et de l’enfant,  assure que le ministère intègre la question du tabou autour des menstrues dans la prise en charge des femmes.

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     « Quand nous expliquons l’aspect biologique des sexes féminins, nous entrons dans le fonctionnement pour dire qu’en matière de genre, il n’y a que les femmes qui peuvent faire les règles, qui peuvent tomber enceintes, qui peuvent faire des enfants à la différence de l’homme. Nous en profitons pour expliquer aux femmes et aux hommes qui participent à nos formations qu’il y a une éducation familiale à apporter aux enfants, qu’il y a aussi une éducation sexuelle à conduire », rapporte-t-elle.

    D’après la directrice, le ministère demande dans ses formations, aux hommes et aux femmes d’aborder la question de la sexualité et des règles, de ne pas en faire un tabou afin qu’il y ait des familles équilibrées, des familles qui communiquent, solides et qui partagent des valeurs. «D’ailleurs, nous avons une direction de la promotion de la famille qui traite cette question. Nous voulons emmener les papas à aborder ces questions avec leurs enfants filles comme garçons. Cela ne devrait pas être tabou », informe-t-elle.

    Sur le sujet de la gratuité des serviettes périodiques, la directrice émet des réserves quant à l’interventionnisme de l’Etat. Elle pointe plutôt du doigt la responsabilité des parents. « Quelle sera la responsabilité des parents si l’État devait tout subventionner », s’interroge-t-elle.

    Et d’égrainer au chapelet des actions de l’Etat, « la scolarisation », « les familles pauvres avec les filets sociaux pour qu’ils aient de quoi manger dans cette période de Covid 19 », le « soutien aux familles aux femmes, aux enfants »…Pour elle, précise-t-elle, « cela demande de mûres réflexions ».

Délorès Pie 
Lemediacitoyen.com 

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