Fact-checking : 80% des diplômés de l’université Félix Houphouët Boigny ont-ils réellement des “compétences inutilisables“ sur le marché de l’emploi ?

 

    Une publication faite le 05 août 2022, a suscité de nombreuses réactions. Elle révèle que 80% des diplômés de l’université Félix Houphouët-Boigny ont des “compétences inutilisables“ sur le marché de l’emploi. Est-ce vrai ? Nous avons vérifié.

Cf page Facebook de Médias.ci

Cette publication provient de la page Facebook Médias.ci. Elle a obtenu plus de 700 mentions “j’aime“ et plus de 200 commentaires et partages. Les données révélées proviennent, selon cette publication, de l’Agence Française de Développement (AFD) et du Centre de Recherches Microéconomique et du développement (CREMIDE), citée comme source.

  • Pourquoi ça buzze?

Cette publication a déclenché de nombreuses réactions et critiques sur le système éducatif de la Côte d’Ivoire, énormément décrié ces dernières années. Le Professeur Yao Séraphin Prao, économiste et président du mouvement des Démocrates de Côte d’Ivoire, dans une déclaration publiée sur le site connectionivoirienne.net , s’appuyant sur le rapport 2019-2020 du Programme d’analyse des systèmes éducatifs (PASEC), a estimé qu’“il n’y a pas d’avenir possible avec un système éducatif décadent“. En effet, ce rapport classant la Côte d’Ivoire à l’avant-dernière place du classement des systèmes éducatifs en Afrique francophone au niveau du primaire a montré que l’“école ivoirienne est malade et mourante“, selon Pr Prao. Aussi, l’inadéquation formation-emploi est un réel problème au point où les diplômés des grandes écoles et universités n’arrivent pas à intégrer le marché de l’emploi. Ces derniers n’arrivent pas à avoir de l’emploi dans les filières de formation pour lesquels ils ont acquis des compétences. Ainsi, selon une étude publiée en 2013 par le Programme emploi Jeunes, près de 54% des jeunes ont une formation non utilisable pour l’accès à leur premier emploi avec un taux de chômage des jeunes au sens large entre 15 et 35 ans de 9,6% contre 12,2% pour le diplômés du secondaire et 17,1% pour les diplômés du supérieur en 2015. Le manque de débouchés constitue pour bon nombre de personnes, la raison pour laquelle le taux de chômage reste particulièrement élevé en Côte d’Ivoire.

Qu’en est-il en 2022, 80% des diplômés de l’université Félix Houphouët-Boigny ont-ils réellement des “compétences inutilisables“ sur le marché de l’emploi ?

  • Vérification                                                       • Vérification de la source citée

– L’AFD/CREMIDE cité comme source par Médias.ci dispose effectivement d’un rapport en ligne intitulé Mesures et déterminants de l’inadéquation compétences emploi en Côte d’Ivoire. Dans le rapport, ’’l’inadéquation-compétence emploi “se définit comme l’existence d’un écart entre les compétences offertes et celles exigées pour un emploi donné“ et dont les formes sont : la sur-éducation, la sous-éducation, la surqualification, la sur-compétence, la sous-compétence, la pénurie de compétence et le déficit de compétence.

Aussi, selon cette étude précisément à la page 19 qui concerne les formes d’inadéquation et taux de chômage en Côte d’Ivoire, “il ressort que plus de 75% des jeunes diplômés sont en situation d’inadéquation“, dont la forme la plus répandue est l’inadéquation verticale. On note 33,72% d’inadéquation verticale contre 10% d’inadéquation horizontale (mauvaise spécialisation) et 31, 69% d’inadéquation totale, qui cumule l’inadéquation horizontale“.

Ainsi, selon le rapport à la page 12, l’inadéquation verticale est lorsque “le niveau d’éducation ou de compétences est plus élevé ou plus faible que le niveau requis pour l’emploi. Quant à l’inadéquation horizontale, c’est lorsque“ le niveau d’éducation ou de compétences est adapté à l’emploi, mais le type d’éducation ou de compétences ne l’est pas“.

– Contacté par téléphone le 10 août, Docteur Pokou Edouard, économiste, ayant participé aux travaux de l’enquête, explique que “cette enquête est une étude du CREMIDE, une unité de formation et de recherche en sciences économiques et de gestions de l’Université Félix Houphouët Boigny, du Professeur Kouadio Clément Kouakou, professeur agrégé en économie et du docteur André Régis Vianney publié en 2019 et financé par l’AFD“.

             • Vérification sur les termes “compétences inutilisables“

– Contacté par téléphone le 16 août , le Professeur Kouadio Clément Kouakou (Co-auteur de cette enquête), interrogé sur la notion de “compétences inutilisables“ employé dans la publication de Médias.ci, il explique : ”dans notre enquête réalisée en 2019 avec l’appui de l’AFD, nous avons révélé que 80% des personnes en activité ont un emploi qui ne correspond pas à leur formation. Nous avons même souligné ce fait au cours d’un atelier de restitution relayée par une presse locale, l’AIP dont le lien est disponible en ligne“.

– “Nous avons donc plutôt employé les termes “compétences qui ne correspond pas aux emplois“ et “non compétences inutilisables sur le marché du travail“ (comme le prétend la publication de Médias.ci) ; ce qui traduit l’inadéquation compétence-emploi“.

Ainsi et comme l’a si bien indiqué le professeur Kouadio Clément Kouakou, il n’est nulle part fait mention dans le rapport d’enquête les termes “compétences inutilisables“.

– Qu’en est-il de la cible de l’enquête selon Médias.ci, à savoir les diplômés de l’Université Félix Houphouët-Boigny ?

            • Vérification de la cible de l’enquête, les diplômés de l’Université Félix-Houphouët Boigny

– A la lecture du document, on peut observer que cette enquête ne concernait pas uniquement les étudiants de l’Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody mais plutôt l’inadéquation formation-emploi de toute la jeunesse de Côte d’Ivoire après les diplômes obtenus au niveau du Brevet d’études du premier cycle (BEPC), du baccalauréat et des universités et grandes écoles. Un article du quotidien Fraternité Matin publié le 29 janvier 2020 confirme cette thèse et indique que l’étude a concerné les formes d’inadéquation compétence-emploi à tous les niveaux d’enseignement que ce soit au niveau général, technique, professionnel, secondaire aussi bien que supérieur.

– Interrogé sur cette question le Pr Kouadio déclare : “Nous n’avons pas réalisé une enquête seulement auprès des diplômés de l’Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody (quoique d’autres études l’ont réalisée à partir du notre) “. “Nous avons utilisé plusieurs bases de données dont les enquêtes emplois, les enquêtes niveau de vie des ménages (ENV) et nous avons réalisé dans le cadre de cette étude une enquête auprès des diplômés et auprès des entreprises, de même qu’auprès des cabinets de placements“, a -t-il ajouté.

Qu’en est-il du chiffre avancé : est-il valide aujourd’hui vu que l’enquête source a été réalisée en 2019 ?

            • Vérification de la validité du rapport et du chiffre plus de 75% ou 80%, en 2022

– Sur la validité des chiffres avancées dans le rapport publié en 2019 par le CREMIDE, le docteur Pokou souligne que “l’enquête réalisée est une étude scientifique qui est encore valable aujourd’hui, si bien sûr aucune autre étude confirmant ou infirmant les résultats de l’enquête du Pr Kouakou n’a été réalisée jusqu’ici“.

– Pour le Pr Kouakou, “pour savoir si le résultat de plus de 75% d’inadéquation est valable aujourd’hui, il faut actualiser l’étude“.

  •         Verdict

La publication faite par la page Facebook Médias.ci estimant que 80% des diplômés de l’université Félix Houphouët-Boigny ont des “compétences inutilisables“ tant à induire en erreur. Contrairement à ce qu’indique cette page, l’enquête réalisée par le CREMIDE ne concerne pas uniquement les diplômés de l’université Félix Houphouët-Boigny de Cocody, précise le Pr Kouadio Clément, auteur de l’étude. Celle-ci révèle plutôt les difficultés d’employabilité des jeunes de Côte d’Ivoire dans une enquête réalisée à partir de plusieurs bases de données ou interviennent plusieurs corps de métiers et des compétences diverses. Aussi, il n’est nulle part employé les termes “compétences inutilisables“ dans le rapport d’étude. Car concernant les 80%, il s’agit plutôt des personnes en activité qui ont un emploi qui ne correspond pas à leur formation.

Victoire Kouamé

LeMediacitoyen.com

 

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