Économie verte, Recyplast veut révolutionner le recyclage de déchets plastiques (reportage)

Économie verte. Via des box d’achat-collecte, particuliers et entreprises peuvent échanger leurs déchets plastiques contre des produits de consommation, du crédit de communication ou mobile money – ou de la data.

    Abidjan est de loin la ville qui incarne le mieux le paradoxe ivoirien. Les grands projets infrastructurels – échangeurs, routes, ponts etc. -, qui dessinent la Côte d’Ivoire de demain. Et le boom immobilier – avec son lot d’appartements et de villas toujours plus dispendieux -, cachent mal un scandale sanitaire et environnemental qui n’émeut personne. Ou presque. Du fait de l’incivisme des populations, des tonnes de déchets plastiques jonchent les rues de la capitale économique du pays. Ces déchets obstruent les ouvrages d’assainissement et de drainage avec pour corollaire des inondations meurtrières chaque année. À cela s’ajoute l’absence véritable de politique de recyclage afin de mettre le holà à cette situation.

    « Les ivoiriens n’ont pas été éduqué depuis l’enfance à mettre les déchets dans les poubelles. On a tendance à consommer et jeter par terre. C’est une mauvaise habitude qu’on a toujours eue. Pour changer ce comportement, il faut énormément de moyens humains pour la sensibilisation. Et l’éducation doit commencer dès le plus jeune âge. », affirme Nayef Salamé, le directeur général de Recyplast. Et de renchérir : « Les autorités ivoiriennes ne sont pas assez strictes à ce niveau comparativement au Ghana voisin où les citoyens sont amendés lorsqu’ils jettent des déchets plastiques dans la rue. L’implication des pouvoirs publics est primordiale. »

Plus de 280 tonnes de déchets plastiques sont produits chaque jour dans le district d’Abidjan. Seulement 5% environ sont recyclés. En 2013, le gouvernement a adopté un décret portant interdiction de la production, de l’importation, de la commercialisation, de la détention et de l’utilisation des sachets plastiques non biodégradables. Mais la mesure n’est pas suivie d’effets, et les plastiques continuent de balafrer la vitrine économique de la Côte d’Ivoire, et l’ensemble du pays.

     Comment donc lutter contre ces déchets du monstre ? C’est l’ambitieux pari de Recyplast. Via un contrat de sponsoring avec la firme agroalimentaire Nestlé, la jeune pousse a lancé depuis un peu plus d’un an un projet pilote d’installation de « box d’achat-collecte » dans la commune balnéaire de Port-Bouët dans le sud d’Abidjan. Les box visent à faciliter le travail de collecte et de tri des déchets plastiques. « Ce projet pilote nous permet de mesurer le niveau d’adhésion de la population ainsi que le rythme de collecte. Le constat est satisfaisant après 6 mois de test. C’est un projet qui a maintenant besoin de communication. La population doit savoir que ces box permettent d’échanger des déchets plastiques et être récompensé. »

      Un partenariat gagnant-gagnant. Le mastodonte de l’agroalimentaire finance une partie du coût d’installation des box contre l’apposition de son logo. Cela permet à Recyplast de réduire ses coûts d’exploitation. Et à Nestlé de verdir davantage son image. En mars 2019, la société d’agroalimentaire, a d’ailleurs lancé en collaboration avec plusieurs firmes internationales l’Alliance pour le recyclage des plastiques en Afrique. L’objectif de cette plateforme est d’améliorer la collecte et le recyclage des déchets plastiques en Afrique subsaharienne. Nayef Salamé affirme que d’autres conventions de partenariat sont en phase de négociation avec « Coca-Cola », ou encore « Savencia » afin de calquer ce modèle dans d’autres communes et villes du pays.

 

« Inciter au changement »

Ces box d’achat-collecte sont connectées à l’application Plastock. L’application ergonomique permet aux utilisateurs d’identifier le point de collecte le plus proche pour la vente de leurs déchets plastiques. Une fois au point de collecte, l’agent du box [éco-boxeur] procède au pesage des déchets plastiques, et crédite le compte du collecteur en points au prorata du poids de ses déchets.

  L’entreprise rémunère le kilogramme à hauteur de mille points. Ce qui équivaut en valeur à 75 francs CFA. Ces points sont convertibles en crédit mobile money, de communication, en data ou en produits alimentaires depuis l’application. Alors que le tri sélectif des déchets relève de l’utopie dans le pays, cette compensation est capitale. « Si je ne mets pas en place cette rémunération. Le projet va prendre énormément de temps avant de se faire connaître, et ne va pas intéresser la population. Pour une start-up, le temps c’est de l’argent. Nous n’avons pas énormément de ressources pour patienter et couvrir des charges en attendant le changement des citoyens. Il est plus rapide de proposer quelque chose afin d’inciter les gens au changement. »

     Dans un pays à forte tradition de cash, la rémunération par points sonne comme une hérésie. Mais l’entrepreneur défend son choix. « Je veux éviter tout ce qui est cash-money. La gestion d’importants flux financiers par les éco-boxeurs peut se révéler dangereuse. Des individus peuvent attaquer les box et s’enfuir avec les liquidités. La récompense par points est donc la solution la plus idoine. » Pour les rétifs à ce mode paiement, ainsi que ceux qui ne disposent pas de tout l’attirail technologique -, smartphones et Internet – l’entrepreneur a dû s’adapter.
 « Pour ceux n’ayant pas de smartphones. Nous avons mis en place des éditeurs de tickets dans les box. Après le pesage des déchets du collecteur, l’éco-boxeur lui délivre un ticket qu’il peut aussi échanger en crédit mobile money dans une agence agrée et autres avantages. »

 

Lourdeurs administratives

    En Côte d’Ivoire de nombreuses femmes, et autres collecteurs informels sont grandement impliqués dans le négoce de déchets plastiques. La firme travaille désormais de pair ces travailleurs de l’informel. Ce afin de capter un volume plus conséquent de matières plastiques. « Nous les formons sur les différents types de plastiques et la manière de les collecter. Nous mettons à leur disposition des équipements permettant de collecter les déchets sans être forcément en contact direct avec les matières plastiques. Car certains plastiques contiennent souvent des produits toxiques. C’est notamment le cas des produits agricoles, explique Nayef Salamé. Ces collecteurs nous aident à atteindre un certain volume journalier de plastiques dans les box. La rentabilité d’un tel projet réside sur le volume collecté. Si on n’arrive pas à atteindre ces objectifs journaliers cela augmente nos charges, et met en cause la pérennité de l’entreprise. »

     Outre les soucis de collecte, l’entreprise éco-citoyenne qui a dupliqué ce modèle dans la commune de Yopougon est confrontée à un mal bien ivoirien ; les lourdeurs administratives. « Lorsque nous essayons d’implanter ce modèle dans d’autres localités, les négociations avec les municipalités traînent en longueur. Et c’est un facteur ralentissant de notre activité. Ce serait bien si l’État pouvait s’impliquer davantage afin de promouvoir le projet. Car la phase pilote a montré que c’est un projet économiquement viable. », affirme l’entrepreneur.

 D’après l’Agence nationale de salubrité urbaine (Anasur), le marché du recyclage en Côte d’Ivoire est très alléchant. Il est estimé à 120 milliards de francs CFA soit plus de 180 milliards d’euros, et pourrait employer plus de 10 000 personnes. De quoi aiguiser les appétits.

 

Arthur Miessan

Lemediacitoyen.com

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