Dossier/ Les femmes et la terre, à la rencontre de l’esclavage traditionnel terrien dans la region du Cavally

    Dans un passé pas très lointain dans le Cavally,  soit à  600 km à l’ouest d’Abidjan, la femme a représenté presque tout sans que la société ne lui reconnaisse ses droits.

    C’est elle au devant de l’exploitation terrienne, sans recevoir en retour, le fruit de ses efforts et la récompense de sa pénibilité.  Beaucoup aujourd’hui  s’interrogent sur la survie de  cette forme d’esclavage qui ne dit pas son nom.

       Kayé Honorine a encore les deux pieds dans la tradition. “Tous les  matins dit-elle,  papa et moi, nous nous retrouvons sur la plantation. Je participe  aux travaux champêtres ici à Gueya, village situé à 4 km de Blolequin. Maintenant que papa n’est plus de ce monde, j’aurais aimé hériter d’une partie de la forêt laissée. Mais je suis une femme, mariée , dotée. Je ne peux pas hériter. C’est la coutume. Si je fais des histoires avec ma famille, elle ne me soutiendra  plus si j’ai un problème dans mon foyer”.

Une tradition à la peau dure 

Et de poursuivre: “ La forêt de  mon papa a été distribuée à ses neveux et ses cousins. C’est s’ils sont gentils qu’ils peuvent m’appeler pour me dire vu que je suis la seule enfant de mon papa, ils me donnent une  part. Mais vu que je suis avec ma belle famille, ils ne peuvent pas me donner de part ”

 

   

La tradition a la peau dure. Mais, contrairement à Kayé Honorine, Guehegninon Emilienne, ménagère , n’en a cure. Sa volonté de voir les choses autrement peut soulever des montagnes.

Les femmes et la terre
Guehegninon Emilienne

    “Dans mon cas, je trouve que c’est de la méchanceté, ce n’est pas la coutume. Je  vis  dans  ma famille. Je suis la  dernière fille de patriarche. Je ne comprends pas pourquoi les hommes se partagent tout l’héritage de mon  père sans m’inclure. Ce n’est pas la coutume. La preuve en est qu’il y a des femmes qui ont hérité de leur père. Elles ont des champs de cacao. Dans ce même village il existe des cas où elles ont hérité des parcelles de leur défunt père. C’est  tout simplement la méchanceté”

    Pour Bié Laurent, chef de village, on ne badine pas avec la tradition. “Chez nos ancêtres, des patriarches avaient, deux, trois voire quatre femmes. Et la femme constituait dans le temps, une main d’oeuvre. Une femme qui a beaucoup d’enfants faisait une bonne main-d’oeuvre pour la famille et la richesse du wê. Quand une femme quitte sa famille, on la dote. C’est comme si on achetait un esclave. C’était cela dans la tradition. Mais avec l’évolution de la vie, les choses changent progressivement”, affirme-t-il .

    Comme l’a dit la première interlocutrice, poursuit le chef, une femme qui a quitté sa famille, qui a été dotée, n’a plus d’intérêts dans sa famille. Elle appartient désormais à son mari.  Ce sont ses enfants qui héritent. Au décès de son mari, elle n’a pas le droit de partager l’héritage du mari avec ses enfants. “Quand la femme n’est pas mariée, elle peut bénéficier de l’héritage en négociant avec ses frères.  Ce n’est pas un droit dans la coutume. C’est de l’humanisme”. 

Les femmes et la terre
La région du Cavally (colorée de jaune) d’une superficie de 11 376 km2 est peuplée en majorité par les Wê, depuis près de 8 siècles.

La question fait débat et quelques esprits qui entendent épouser leur époque s’acharnent à monter des structures de médiation.  Yahé Oula Thérèse milite dans l’une de ces structures dans le village Troya situé à Guiglo .

    “En cas de dispute dans les familles, je privilégie le règlement à l’amiable car les femmes n’ont pas les moyens d’aller en justice. Cela engendre des tracasseries, prend de l’argent et du temps. Or au village, le règlement à l’amiable se fait dans l’immédiat”, précise la représentante de l’association “Amougnan paysannes” sur l’axe Guiglo-Taï.

Ce que dit la loi 

    Interrogé à Abidjan , Noufe Sassan Mathias, president de l’ONG Actions pour la protection sociale en Afrique, membre de la Convergence Globale des luttes pour la terre, ne dit pas autre chose. Pour lui, il  est clair qu’ »il s’agit bel et bien d’un cas de violence basée sur le genre. La violence, c’est user de la force contre le droit commun, la loi et même la liberté. Dans ce cas d’espèce, cette violence   s’applique à la femme en raison de  son sexe  car la loi dit  qu’en cas d’héritage, toutes les filles et tous les fils ont le droit à une part égale des terres appartenant à leur père ou à leur mère.”

Les femmes et la terre
Noufe Sassan Mathias, president de l’ONG Actions pour la protection sociale en Afrique

    En effet, étaye le président de l’Ong, la loi 98-750 du 23 décembre 1998 , par exemple,  confère à la femme, le droit à la terre. Mais cette disposition est difficile à adopter car contraire à certaines traditions. La création de l’Agence Foncière Rurale par l’Etat vient aider à l’exécution des dispositions sur le foncier dont la question des femmes. Dans ce programme, les hommes sont sensibilisés sur le droit foncier de la femme.

         De  la Déclaration de Beijing 

    Sur le plan international, au nom de la Déclaration de Beijing, “la violence à l’égard des femmes est un obstacle à la réalisation des objectifs d’égalité, de développement et de paix. La violence à l’égard des femmes viole et porte atteinte ou annule la jouissance de leurs droits humains et de leurs libertés fondamentales”.

    La Côte d’Ivoire est partie prenante de la Déclaration et des actions adoptées à Beijing.

    Le monde change. La tradition la plus vieille, la plus solide peut être vouée au déclin. A l’heure de l’égalité homme-femme, rien, ni personne ne saurait mettre en danger les droits de l’autre, encore moins les droits de la femme.

Nesmon De Laure, envoyée spéciale

Lemediacitoyen.com

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