Le règne des postérieurs sur les réseaux sociaux : comme un air de Sara Baartman

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Sara Baartman, symbole du racisme scientifique (DR)

Connaissez-vous l’histoire de Sara Baartman ? Cette jeune sud-africaine qui fut exposée en Europe comme un animal? Capturée ou arrivée de son plein gré en Europe ? Les versions divergent, mais elles convergent sur une chose essentielle, la vie de cette femme, n’a été que successions de souffrances graduelles qui firent d’elle le symbole du racisme scientifique. Même la mort, qui est censée être la délivrance ultime, ne put mettre fin à son calvaire.

 

Qui était Sara Baartman ? Comment arrive-t-elle en Europe ?

Sara Baartman était une jeune femme Khoi- san.(mélange formé par les bergers nomades khoikhoi et les chasseurs San). Elle naquit en 1789 en Afrique du sud, où elle passa sa vie aux services de ses maitres.

Même si son existence en Afrique du Sud fut loin d’être un long fleuve tranquille, elle prit un tournant dramatique quand Alexander Dunlop, l’ami de son employeur Hendrik Cezar, vit en elle un potentiel pouvant être exploité en Europe, et convainquit ce dernier de l’emmener avec lui à Londres.

 À l’époque, les « freak show « prenaient de l’ampleur en Europe, et Dunlop voyait en elle, la candidate idéale.

En effet, les explorateurs avaient déjà semé, par leurs écrits et leurs récits, une fascination autour des attributs physiques « hors normes » des femmes de sa tribu :

Fessier développé(stéatopygie) et hypertrophie des petites lèvres (macronymphie).

Si bien, qu’ils étaient passés de mythe à obsession. Les deux amis lui firent signer un contrat, lui faisant miroiter une vie de star.

En 1810, quand Sara prenait ce bateau pour Londres, elle n’avait pas idée qu’elle deviendrait l’objet de tant de fascinations à tendances voyeuristes.

Elle ne savait pas que sa différence allait être scrutée, analysée, disséquée. Sara ignorait que la notoriété qu’on lui avait promise, se ferait à ses dépens.

Sara Baartman , une « vénus Hottentote »à Londres

Une fois à Londres, elle fit diverses représentations, dans lesquelles, elle fut présentée comme une bête de foire.  Elle n’était pas nue lors de ses représentations, mais vêtue de façon légère et suggestive, laissant peu de place à l’imagination. Les affiches publicitaires qui la représentaient, mettaient en exergue, ses formes généreuses et ses origines « hottentotes », nom péjoratif donne aux khoi Khoi par les colons hollandais. Elle fut baptisée « la vénus d’hottentote » sur scène, pour accentuer la moquerie.

Les représentations de Sara avaient la côte en Angleterre. Y était-elle contrainte ? était-elle rémunérée selon le contrat ? difficile à dire même si on peut aisément en douter.

Une petite lueur d’espoir se présenta, quand ses conditions de travail furent remarquées par African association qui intenta un procès à ses maitres/imprésarios, pour exploitation.

Si on peut être impressionnés par l’avant-gardisme de l’Angleterre, en matière de droits humains, du fait de la tenue de ce procès en 1810, force est de constater, que Sara s’est vue imposer deux choix :

Retourner dans son pays et être esclave ou rester en Angleterre pour faire ses spectacles et être à la merci de ses imprésarios.

Elle a sans doute cru choisir le moins pire des deux.

 À la barre Sara admit être consentante. Selon ses dires, ses conditions, lui allaient bien hormis le manque de vêtements chauds. Elle resta alors en Europe.

Et si elle avait voulu rester en Angleterre mais avoir un contrat revisité ? ou construire une vie de femme libre ? Ces options elle ne les aura pas.

La résistance de Sara Baartman face aux scientifiques

L’intérêt pour son show s’étant décru en Angleterre, elle se retrouva en France, où elle tomba, dans les filets de Reaux, un montreur d’animaux. Une fois de plus, elle fut exhibée pour son anatomie, dans des conditions pires qu’en Angleterre. Comble du malheur, elle croisa le chemin des scientifiques Georges Cuvier et Geoffroy Saint- Hilaire, à la recherche de cobayes pour étayer leurs thèses racistes.

Pour eux, cette femme « hottentote » était une manne scientifique, dont ils avaient hâte de se délecter. Ils nourrissaient l’espoir de voir ce fameux « tablier hottentote », appellation donnée par les Européens aux parties génitales des femmes Khoi san, du fait de l’élongation de leurs lèvres. Alors qu’ils pensaient pouvoir accès à son corps et s’en servir à leur guise, Sara refusa de céder à leur curiosité malsaine. Elle opposa un refus catégorique à leur requête de dévoiler ses parties intimes. Ils essayèrent même de la convaincre, en lui donnant de l’argent, mais rien n’y fit, elle resta ferme sur sa décision. Ce qui les laissa sur leur faim.

La dépouille de Sara marquée au fer du racisme scientifique par Georges Cuvier

Rongée par ses conditions de vie, cocktail malheureux d’eau de vie, prostitution, maltraitance, rêves brisés, l’étoile de Sara s’éteignit à Paris en 1815. Pour tout être humain, le voyage dans l’au-delà signifie la fin du calvaire sur terre, mais pour Sara cela ne fut pas le cas.Sa mort fut une aubaine pour le scientifique Cuvier, qui eut les mains libres pour poursuivre ses recherches sans avoir à subir ses protestations.

Après avoir disséqué son corps le père de l’anatomie comparée lui écrivit une oraison funèbre, qui a toute sa place dans les annales du racisme scientifique.

Ce rapport intitulé « Extrait d’observations faite sur le cadavre d’une femme connue à Paris et à Londres sous le nom de Vénus Hottentote. » bien qu’abject ne fut qu’un reflet de l’époque.

Déshumaniser l’autre quitte à utiliser des raccourcis, des classifications arbitraires et confuses.

Contrairement à ce qui se lit un peu partout, Cuvier n’a pas qualifié Sara de chainon manquant étant donné qu’il n’était pas évolutionniste. Mais il ne fit pas mieux. Il lui trouva des similitudes avec les primates.

Dans son rapport(https://archive.org/details/bub_gb_R2q2Weu3Q4IC/page/n5 )dont la lecture m’a soulevé le cœur et d’autres organes à moi inconnus, la jeune femme  est décrite de façon simiesque. « Ses mouvements avaient quelque chose de brusque et de capricieux qui rappelaient ceux du singe. »

 Ses traits physiques n’échappèrent pas au jugement subjectif du scientifique «  Ce que notre Boschimane avait de plus rebutant, c’était la physionomie. (…) Je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable aux singes que la sienne … »

Le procureur scientifique Cuvier prononce ses sentences :« ils ne faisaient pas exception à cette loi cruelle qui semble avoir condamné à une éternelle infériorité les races à crâne déprimé et comprimé. »

À l’aide d’un exercice périlleux appuyé par la craniométrie il profite pour dire que les noirs ne pouvaient pas être à l’origine de la civilisation Egyptienne(blasphème suprême !) comme l’affirmait l’explorateur écossais James Bruce « Ce qui est bien constaté dès à présent,.., c’est que ni ces Gallas ou ces Boschimans, ni aucune race de nègre, n’a donné naissance au peuple célèbre qui a établi la civilisation dans l’antique Égypte, et duquel on peut dire que le monde entier a hérité les principes des lois, des sciences, et peut-être même de la Religion… »

Même s’il reconnait son intelligence. Elle parlait trois langues et avait une bonne mémoire visuelle. L’éminent professeur restera fidèle aux dogmes racistes véhiculés .Le danger est que ces paroles émanant de scientifiques étaient considérées comme parole d’évangile et distillées dans l’opinion publique.

Elles furent même reprises des années plus tard par d’autres chercheurs biberonnés au racisme scientifique et inscrites dans les manuels. Ce passage ne fut pas le dernier calvaire de Sara. Ses restes furent exhibés comme un trophée de guerre au musée de l’homme à Paris. Ce ne fut qu’en 2002, qu’elle elle put enfin retrouver sa terre natale.

Sara Baartman à l’ère des réseaux sociaux

De nos jours la stéatopygie fascine toujours, elle n’est plus le trait distinctif des « Boschimanes » mais s’étend à toutes les régions, toutes les cultures aux quatre coins du globe.

Elle est même génératrice de revenus alors les moins loties n’hésitent pas à avoir recours au bistouri ou à des crèmes miraculeuses.Les freaks shows se sont déplacés du monde réel au monde virtuel. Dans ce monde-là, Il est difficile de démêler le vrai du faux, le libre de l’opprimé tant l’illusion et le faire semblant sont la norme.

Si Sara Baartman avait été sur les réseaux nous y serions allés de nos commentaires graveleux, aurions partagé ses photos, nous aurions participé à sa dissection publique, comme nous le faisons aujourd’hui pour nombre de femmes se croyant libres mais qui sont en réalité prisonnières de leurs postérieures et du rôle qu’on veut leur faire jouer. Un rôle dont elles pensent pouvoir tirer profit mais qui les dépasse.

Et si nous faisions attention à ne pas être complices des Cuvier, Reaux, Dunlop et autres tapis dans l’ombre ?Repose en Paix Sara Baartman et puisse le monde apprendre des souffrances qui te furent infligées.

Une contribution de Gisèle Doh

Lemediacitoyen.com

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