Covid-19, Dr Alain Tresor Diby, sociologue: “ stress, obsession, ce qui peut se passer à la levée des restrictions »

    Dr Alain Tresor Diby, sociologue,  se  prononce sur les impacts  du couvre feu et du confinement partiel dans les habitudes des ivoiriens. Cela, un mois après la prise de mesures face à la Covid-19.

 

    Après un mois de confinement partiel, les mesures de restriction face à la Covid-19 impactent-elles les habitudes des individus ? 

    Ces mesures effectivement impactent socialement la vie des ivoiriens ces derniers jours. Elles touchent tout le système social.  Par exemple, l’église catholique a été obligée d’annuler sa fête de pâques cette année afin d’éviter la contamination par le COVID-19. La  trouvaille  est que les fidèles étaient obligés de rester chez eux à suivre la messe soit à la télé, soit à la radio. Ce qui était difficilement acceptable par beaucoup  pour un jour aussi spécial.

    L’interdiction de voyager a eu pour cause aussi le non-respect du calendrier culturel du groupe akan en Côte d’Ivoire notamment les baoulé. En effet, la fête des ignames  chez les baoulé est une activité  sociale générale et contraignante  à tous les acteurs issus de ce groupe social. Elle fait partie de leur patrimoine culturel.  En raison de la propagation grandissante de la maladie à coronavirus,  elle a été aussi annulée.

      À côté de la société traditionnelle qui est impacté, quelles autres transformations sociales constatez-vous ? 

    Ces mesures ont également impacté la vie en société des individus. Les relations sociales ont changé de forme, vu que le temps, la mobilité et les déplacements sont désormais réduits, certains liens sociaux sont mis à mal, comme par exemple les relations amoureuses, les relations de parenté etc. Désormais, on ne peut plus rendre visite à son parent ou à sa fiancée, en tout cas jusqu’à nouvel ordre. Notons également l’abandon du noctambulisme des ivoiriens dans certaines communes d’Abidjan et de l’intérieur.

Dr Alain Tresor Diby sociologue

     Au niveau du travail, les relations professionnelles se sont également transformées laissant place au télétravail. Mais nous y reviendrons avec votre permission.  

    Il y a aussi et surtout les pertes d’emploi, le chômage etc. que cela a créé et qui ont impacté les statuts sociaux de certains individus,  dont les relations des personnes concernées avec leur entourage durant cette période de crise sanitaire. Tout cela est  la conséquence du coronavirus.

    Quels enjeux sociaux se jouent derrière la fermeture de lieux de retrouvailles entre copains ? 

    Notons également que le sens commun a tendance à croire que les espaces sociaux comme les bistrots et maquis n’ont pour rôle que d’abriter les lieux de boissons et ces acteurs. Or derrière cette réalité sociale se jouent des enjeux d’ordre sociaux surtout dans l’émergence de nouvelles formes de sociabilité entre les acteurs comme les retrouvailles, les échanges, les contacts, etc.

     Au niveau des perceptions sociales, toutes ces restrictions ont fini par imposer une nouvelle vision de la vie basée sur les barrières sociales imposées par le pouvoir public. 

      En somme, tout le système social se trouve bouleversé par ces mesures préventives qui ont tendance à occulter la réalité sociale.

      Soulignons qu’au niveau normatif, l’on constate une faiblesse du rapport à l’Etat chez les populations qui ont encore du mal à intérioriser ces nouvelles dispositions institutionnelles qu’imposent les mesures restrictives surtout avec le couvre-feu qui se voit violé. 

     Et au niveau des habitudes dans le secteur économique ?  

     Au niveau économique, on constate également une transformation des habitudes des acteurs sociaux qui peuvent être marquées par la baisse du rendement. Cela, surtout au niveau micro marqué par la baisse drastique des emplois dans l’informel qui représente 92% de la population active ivoirienne selon le BIT. Les populations qui avaient l’habitude de faire leur activité économique très tôt le matin  ou les soirs, jusqu’à une certaine heure, sont désormais obligées de raccourcir leur temps de travail ou même l’abandonner faute d’approvisionnement ou de clientèle. La rigidité des mesures fait aussi que la clientèle est devenue disparate.

Dr Alain Tresor Diby

 

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    À cet effet, disons que cette crise sanitaire n’aura pas seulement fait de victimes au niveau sanitaire mais également au niveau économique par la destruction de l’emploi surtout au niveau de l’économie informelle. 

    Revenons au télétrail, que peut être son avantage en ce temps de confinement ? 

    Disons que le télétravail vient modifier désormais la manière de travailler des individus mais notons aussi qu’il apparait comme une alternative au licenciement ou au chômage et en quelque sorte aussi un moyen palliatif pour oublier le poids du stress. Car au lieu de licencier on fait travailler à distance.

    Cette innovation sociale vient ainsi combler un vide structurel permettant aux travailleurs libres ou d’entreprises, du secteur formel comme de l’informel de continuer à vaquer à leur occupation sociale quotidienne. Cela augure bien des opportunités après le deconfinement qui permettront de combler le vide de l’emploi dans certains secteurs d’activités en Côte d’Ivoire. Malheureusement le télétravail n’est pas encore généralisé et généralisable à tous les secteurs économiques.

    Doit-on craindre une dépression chez ceux qui doivent absolument rester à la maison ?

    En effet, le confinement peut créer chez  certains individus des facteurs dépressifs à cause de la monotonie et donc face à la redondance de liens sociaux identiques. On est donc plus exposé à la dépression sociale quand on est isolé socialement ou  aussi quand on n’a pas accès à Internet. On se sent alors démuni et dans l’incapacité d’agir et d’échanger.

    Par exemple, quelqu’un qui n’avait pas l’habitude de rester cloîtrer chez lui finira par s’en lasser voire souffrir de manque de sociabilité à laquelle il était habitué. Cela est vérifiable chez certains acteurs sociaux. Comme l’indique  les statistiques du ministère de la santé publique ivoirienne,  le taux élevé de contaminé est détenu par une frange de la population  dont l’âge moyen est de 40 ans. Cette catégorie d’acteurs en effet vit mal le confinement et donc ont les difficultés d’accepter cette réclusion sociale.

    Y a-t-il d’autres conséquences quand on ne voit plus ses amis ? 

    Dans ce type de cas, les conséquences qu’encourent les individus sont la fragilisation des liens sociaux qui se traduit par un manque d’intégration sociale. Personne ne reste sans lien, même quand on pense que l’individu est seul, il continue de reproduire des habitus individualistes voire isolatoires ou primaires qui le mettent en relation avec des personnages imaginaires ou symboliques, et c’est là où va aussi le danger. À cet effet, l’individu peut commencer à déprimer car selon lui délaissé par autrui. Ce genre de situation est à prévoir avec les malades du COVID 19 sortis de l’hôpital ou susceptibles de l’être. Par contre, les individus qui ont une forte sociabilité peuvent surmonter ce syndrome.  

    Quelle pourrait être la réalité sociétale à la levée des mesures de restriction ? 

    À la fin du confinement, il serait possible d’observer dans la société l’émergence de nouveaux acteurs souffrant  de maux tels que le stress, l’obsession compulsive, ou encore la dépendance chronique au jeu ludique ou pas,  mais également à des cas de violences conjugales et même de divorces.

Dr Alain Tresor Diby sociologue

    Mais en attendant, pour éviter cela, il faut faire preuve d’ingéniosité pour se divertir et passer le temps. Vu qu’on est en confinement partiel, on peut toujours trouver des solutions palliatives à ce qu’on faisait habituellement pour meubler notre temps à la maison ou au quartier.

 

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    En revanche, il faut le souligner, après cette crise sanitaire, que l’on doit se préparer à une crise d’ordre économique. Car même si l’Afrique est moins touchée par cette crise comparativement à l’Europe et l’Amérique, en dépit de son système sanitaire défectueux ou quasi-existant, tout porte à croire qu’elle ne pourra pas faire face par contre à la deuxième vague de crise dite économique à laquelle elle sera bientôt confrontée. En effet, le coronavirus aura créé un ralentissement des activités économiques dont les conséquences socioéconomiques frapperont de plein fouet le pays. 

     Malgré les mesures, on note bien par endroit, le non-respect de la distanciation physique. Est-ce impossible de vivre sans la chaleur humaine ?

    Oui en effet, comme vous pouvez le constater, l’une des problématiques dans la gestion efficiente de cette crise sanitaire du coronavirus en Côte d’Ivoire est surtout le non-respect de la distanciation sociale par les populations. Éviter tout rassemblement non-essentiel ou éviter de fréquenter des endroits publics. Éviter les pratiques de salutation habituelles comme les poignées de main, les accolades et ou les baisers. Garder une distance d’un mètre avec les autres, sont autant de pratiques sociales préconisées dans la prévention contre la pandémie du coronavirus.

     Mais la conséquence sociale sous-jacente de ces injonctions est qu’en réalité, cet ensemble symbolique vient rompre soudainement avec cette promiscuité qui caractérise les traits identitaires des africains.   

     En effet, les ivoiriens ont l’habitude de la vie en communauté et de se côtoyer. Les liens forts entre acteurs sociaux émergent donc de toutes ces pratiques sociales.  Notons aussi que l’une des formes de sociabilité en Côte d’Ivoire passe par le prisme des liens forts généralement soutenus par les espaces sociaux de rencontre et de divertissements comme les bistrots et les maquis. Voici la réalité ivoirienne à laquelle vient rompre subitement la proxémie. Cette nouvelle forme de sociabilité due à la maladie à coronavirus vient ainsi contrarier les codes sociaux et culturels des populations ivoiriennes qui ont l’habitude du contraire.

    Soulignons autre chose, en milieu urbain par exemple, ces mesures préventives peuvent être certes acceptées et respectées à la limite par les individus. Dans les milieux ruraux en revanche où l’éducation traditionnelle est à la base des rapports sociaux, il serait plus difficile voire quasi-impossible de se soustraire de certaines exigences sociales qu’imposent la société à laquelle on appartient. 

          Comme la poignée de mains ? 

    Oui effectivement, l’une des caractéristiques des ivoiriens est la salutation gestuelle. En Côte d’Ivoire, on se tend à chaque fois la main à chaque rencontre, devant une autorité politique, administrative ou traditionnelle. Héritée de la colonisation, elle diffère néanmoins d’un groupe ethnique à un autre. Si certains groupes sociaux tendent la main pour établir des liens sociaux avec autrui, il est admis dans d’autres groupes, que les accolades constituent le pont social entre acteurs sociaux.

    D’ailleurs ce sont ces pratiques sociales  qui permettent d’établir le lien social avec telle famille ou telle classe sociale lors des festivités matrimoniales, funéraires ou amicales, donc personne ne pourrait se soustraire de cette éducation au risque d’être blâmé. Tous ces comportements fonctionnent donc comme des référents sociaux auxquels doivent se soumettre chaque individu dans la société à laquelle il appartient.

      En somme, la distanciation sociale a réussi à cataloguer les relations sociales, les valeurs sociales et les comportements des individus vivant en société. Ainsi, l’on se retrouve désormais avec des rapports réduits voire fragilisés par ces mesures.

     Comment réussir ce confinement partiel aux heures de Couvre-feu ? 

  Pour réussir son confinement, Il faut absolument que les populations ivoiriennes respectent scrupuleusement les mesures préventives imposées par le pouvoir public. Pour cela, il faut user d’ingéniosité. 

Comme je le dis aussi souvent, c’est dans les imaginaires sociaux qu’il faut mettre l’accent pour transformer les habitudes des populations, en d’autres termes, il faut toujours sensibiliser et surtout nos populations du milieu rural qui sont plus vulnérables.

     Il faut également être imaginatif et extraverti. Ce qui sous-entend de se réinventer en créant de nouvelles formes de sociabilité adaptées au confinement comme les jeux ludiques. 

    Si l’on avait l’habitude aussi de sortir pour prendre un pot de bière au maquis, on peut le faire dorénavant à la maison tout en prenant soin de ne pas partager avec quelqu’un sa bouteille ou son verre. Maintenir  toujours la distanciation d’un  mètre même chez soi, avoir toujours son cache-nez. Étudier, prier ou écouter de la musique, etc. Voici autant de suggestions qui pourront permettre aux populations de résister durablement et sainement au confinement.

Interview réalisée par 

Nesmon De Laure 

Lemediacitoyen.com

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